Mercredi 7 mai 2008

Chapitre premier 

 

 

 

Sous  le soleil éclatant du mois d’août, la vie semblait favorable aux oranais.  Généreux, le pays permettait deux récoltes par an et les produits ainsi recueillis rythmaient les saisons avant d’être mis en valeur sur les étals des commerçants des marchés. Il y aurait eu dans les boutiques de quoi nourrir toutes les familles d’Algérie ! Malheureusement, depuis que des hommes se sont élus rois et que leurs gardes chiourmes sans émotion, sans humanité, généraient des petits soldats, plus rien n’allait. Prêts à tout pour servir l’autorité du roi et épigones ainsi que leur propre bien-être,  les fondés de pouvoir faisaient régner sur les masses, détresse, vengeances aveugles et haine. Le peuple d’Algérie vivait donc, dans un pays de rêve, si ce n’était que la rêverie était assortie d’un marché cauchemardesque, d’une transaction de dupes.  On avait veillé là comme ailleurs à ce qu’avant les naissances, tout ait un coût, et que tout passe par une question d’argent et d’administration. Une question de papier et de métal forgé qui ne se retrouvaient que dans certaines poches : les poches des repus de l’humanité.

 

 

 Les regards satisfaits ou insatisfaits prouvaient l’existence de deux sortes d’individus.  Le paradis du bien-être n’était révélé qu’aux riches et aux drogués, et demeurait pour le terrien offert, un tabou dévoilé « après la mort ». Seuls les rois savaient ce qu’il avait fallu de massacres et  de brimades pour convaincre de travailler ceux qui n’avaient pas besoin d’argent. Toutes les forêts étaient plantées d’arbres fruitiers, de noix et de racines ; mais tous ces dons du ciel avec lesquels les animaux se nourrissaient avaient été détruit afin que la corporation des épiciers puisse, associée au pouvoir, affamer les sans-terre et les déracinés. Et tous les pauvres gens furent réduits à l’esclavage par la force brutale sans pitié. Pour les survivants, il ne restait plus que la soumission aux mœurs de la guerre et de l’argent.  Tout a été fait en sorte d’imposer les échanges de papier, surtout dans le sens de transformer les sommes en arbitre des existences. Il y avait les malheureux qui s’acharnaient dans le travail pour le papier, pour finir cassés sous le poids de l’offrande répétée de leurs corps. Puis il y avait les fainéants-rentiers ou aristocrates,  régnant et complotant toujours pour se retrouver encore les élus grotesques de notre terre. Ainsi,  tous les hommes devaient travailler au profit des contempteurs de l’humanité, ou être condamnés sur terre pour ne point avoir respecté l’ordre ainsi établi. En somme tout se passait  comme si les gens étaient propulsés sur terre, issus de rien, pour expier on ne savait quelle faute aberrante commise bien avant leur naissance. Même si leur travail ne leur apportait aucun bien-être, aucun répit, que chaque matin et soir la faim et la peur de manquer les tiraillaient plus …  Ils « devaient » travailler ! S’user en somme jusqu’à leurs derniers jours. Alors, quand on se promenait à Oran, seul le bleu du ciel vous emplissait le cœur d’une suave ivresse étirant le temps sur sa bonté totale. Mais l’œuvre humaine, les efforts portés  à  leurs  paroxysmes  pour  la division des gens, l’effort de séparation pour que tous les exploités du monde ne s’allient pas contre leurs bourreaux, ajoutait à l’accablement du monde et faisait basculer davantage sa raison.  Par exemple, dès qu’un peuple agissait afin d’obtenir l’égalité, ceux qui faisaient régner l’ordre, les cadres, fomentaient des « problèmes ethniques » afin de fabriquer des ennemis téléguidés prêts à se démolir sans motif réel. Tandis que  les dominateurs  se battaient pour plus de terre, un plus grand abri, de la nourriture en profusion, on divisait les peuples au racisme, aidés par l’incompréhension des langues. La construction d’un « empire fort » pour le mensonge et pour la vanité des enfants des donneurs d’ordre,  pour la fantaisie et la protection de ceux qui profitaient seuls des largesses de la nature, dressait un mur impitoyable entre les gens et la vraie vie ; l’existence qu’on aime. Alors, dans  la plupart des maisons, le bonheur avait déserté pour aller gagner sa pitance d’humiliations  auprès  des  arrogants  jamais repus. Notre planète, innocente et condamnée à supporter toutes les infamies et ignominies des nés sans foi si ce n’est pas la leur, continuait sa révolution autour de notre soleil, presque silencieusement. Pendant ce temps, devant leur télé, organe normalisateur on servait partout des programmes obséquieux dévoués au marché, au crédit et à ses pièges.

 

5 Août 2007 Leila se souvenait d’un passé encore tout proche d’Oran dans les années cinquante … Bidonvilles, poubelles fouillées, gens maigres, amputés, laissés idiots, trainant pourtant le même fardeau insupportable que les gens intègres placés dans les mêmes circonstances, toujours au bord de la rupture. Dans les sites balnéaires, ceux qui possédaient beaucoup de papier-monnaie obligeaient les pauvres à travailler pour continuer à couler une vie épanouissante au dessus de tous au prix du sang. Et pourtant, le sang n’est pas encore côté en bourse, alors il coule pour rien. En somme, il y avait des gens et les autres : les « sous-gens ». Et ces « sous-gens », enclavés par la farce systémique mondiale, s’appelaient entre eux « mon frère ». Il va sans dire que cette fraternité était souvent et avant tout, une offrande à l’autorité religieuse et aristocratique. Souvent,  c’était « mon frère de misères » qu’il fallait comprendre.

 

Croyant à une chance libératrice, beaucoup achetaient aussi souvent que possible, un billet de loterie … Ah La loterie, elle donnait durant les quelques heures de la détention du billet, l’illusion que le renversement de la fatalité était possible, alors que les billets gagnants étaient déterminés d’avance par d’autres … Par ceux qui créaient toutes les règles, ça ne restait un mystère seulement pour les joueurs. Aveuglés par la possibilité qu’on leur faisait miroiter, les badauds continuaient de jouer et de gratter. C’était encore là une occasion de profiter de la détresse, et de l’ignorance des maths. Des handicapés mentaux rarement reconnus pour ce qu’ils étaient, des demeurés incapables de réfléchir par eux-mêmes, étaient également offerts à cette cruauté et à ce calcul relevant du machiavélisme.  Beaucoup, au lieu de manger, s’achetaient des billets pour se payer un tuteur sympa et une maison … Ils traînaient leurs os dans les débits de tabacs où on leur vendait sans les voir, leurs billets perdants. Et les profiteurs des bienfaits de la terre aussi achetaient leurs billets de loterie, mais sous forme de titres au marché de la bourse, et ceci sans que personne ne veille à ce que tout le monde ait un toit ! Sans que personne ne veille à ce que tout enfant naissant ait sa part de bienfaits terrestres … Si seulement à l’arrivée au monde de chaque bambin, son carré de terrain lui était déjà réservé, l’intégrité se paierait de l’affection  et de la protection. Mais, non ! L’intégrité est depuis longtemps désintégrée pour obtenir l’intégration. Et Leila revoyait passer les caïds qui s’exhibaient dans le déni des autres. Elle observait ces rituels  prétentieux de domination de l’autre rapportés de partout : dans les lois, les médias.  Dans la vie en somme.

 

… De la terrasse d’une buanderie, à Oran dans les années quarante, on entendit une voix :

 

«J’ai bien choisi ma journée pour faire ma lessive ... Je crois que c’est pour aujourd’hui ! ».

 

Badra laissa le reste de sa lessive tremper, mit lestement son voile avec grâce, se rajusta rapidement, et prit l’escalier aussi vite que son gros ventre, semblant parvenu à maturation, le lui permettait. Son air était affligé. Elle quitta l’immeuble, et se dirigea vers le logement de la sage-femme qui suivait sa grossesse. Celui-ci était éloigné seulement d’une quarantaine de mètres de chez elle …

 

« Badra, que faites vous là ? » fit la sage-femme.

Elle s’arrêta, essoufflée pour répondre.

« Mademoiselle, je pense que ça-y-est ! Il faut qu’on se presse ! »

« Où est votre fille Fad ?... Mais,  dépêchons-nous !» dit la sage-femme.

 

Après l’avoir considérée quelques instants, Badra ne put s’empêcher de s’exclamer:

 

«  - Où voulez vous qu’elle soit ? Avec sa grand’mère ! Oui, ma mère est heureusement chez moi en ce moment. ».

 

 Elles longèrent la route jusqu’à une villa marquant l’angle. L’odeur du jasmin grimpant planté là s’insinuait avec délice en elles. Elles firent une brève halte :

 

«  Ce sera un beau jour pour la naissance de votre enfant ! » dit malgré elle, la sage-femme, l’air compatissant. Cette dernière était inquiète sans trop savoir pourquoi. Sans doute était-ce la mine renfrognée de sa cliente …

 

Haletantes, les deux femmes arrivèrent enfin. L’une était pliée en deux, l’autre derrière :

 

« Allez, Badra, il va falloir être courageuse ! ».

 

Badra fit « mmouais ! »

 

Cet onomatopée, en disait long … Du genre : « pétasse ! » En effet, Badra était à bout de fatigue, et le bébé était plus prêt qu’elle de l’évènement. Elle avait déjà senti la chaleur du liquide amniotique couler le long de ses jambes, et là, elle était contrainte à adopter une démarche bizarre. Le lit était cependant prêt à l’accueillir, elle se mit en position et le bébé sortit dans les bras de la sage-femme presque immédiatement et sans son aide.

 

« Badra, votre bébé va bien ! C’est une petite fille !» dit-elle, surprise de la facilité de cette naissance.

 

« Quoi ? »fit la mère de Badra en regardant sa fille.

 

Après avoir coupé le cordon ombilical du nouveau-né, la sage-femme s’affaira à lui mettre la tête en bas en le tenant par les deux chevilles … Elle claqua doucement et à plusieurs reprises les petites fesses, mais n’observa aucun changement. Elle s’exclama enfin en montrant l’enfant :

 

« Bizarre … C’est la première fois que je vois ça ! Et regardez la, on croirait qu’elle nous regarde ! »

 

Les trois femmes se penchèrent sur le bébé allongé sur le dos et l’examinèrent avec précaution. Sans avoir crié, le bébé tournait doucement  les yeux vers les femmes, l’une après l’autre. Seulement, il était d’entendement commun qu’un nouveau-né n’est pas conscient du monde extérieur, alors elles tombèrent d’accord sur le fait que le poupon était du sexe féminin, mais qu’il était différent des autres  nourrissons.  La mère de Badra était une dame encore très belle entre les deux âges, elle caressa tendrement les cheveux de sa fille, tout en disant : 

 

« Elle a pourtant l’air en bonne santé ! Aies confiance en mère nature, ma chère fille !»

 

Leila sortit du souvenir raconté de sa naissance et s’enflamma, pleurant à chaudes larmes :

 

 « Je voudrais tant que ce monde n’aie jamais existé et persisté ainsi dans la cruauté de posséder les autres ! Quelle vie aurais-je eu dans un monde libre, un monde d’amour, de paix et de tolérance ?»

 

« Avons-nous les moyens de penser ce qui nous dépasse ? » Questionna sa fille Jeannette.

        

Mais Leila replongea dans le souvenir d’un autre moment de son enfance, sans prendre le temps de répondre …

 

« … A la mi bous bous, bouss, fermez les portes et les volets que les gouairs  ils vont rentrer ! »

 

Un grand froid tomba sur le groupe de fillettes qui jouaient …

 

« Pourquoi dis- tu gouar ! Tu sais bien que ce sont les arabes que l’on veut empêcher d’entrer ! Et c’est même pour ça qu’il faut fermer les portes et les volets !!! Ce sont des sauvages, à nous de nous en protéger ! » Hurla violemment une voix d’enfant.

 

Une fillette âgée d’environ sept ans se redressa, attentive à la réaction qu’elle avait provoquée en modifiant quelques paroles de la rengaine de l’époque, s’immobilisa. Elle était prête à faire face à la tempête qui couvait dans ce cri. Leila, le teint café au lait, une peau à laquelle le soleil a visiblement accordé un bain protecteur, se tenait fièrement. Elle voulait paraître aussi grande que celles qui faisaient valoir leurs pensées en surveillant les enfants dans cette cour de récréation. Elle était habillée d’une fraiche robe d’été et regardait autour d’elle avec défi, stupeur et déception. Après réflexion, son instinct de conservation commença à raisonner en un signal d’alarme lui ordonnant de ne pas bouger,  puisqu’elle était visée par la trentaine d’enfants qui se trouvaient là, la cernant avec une fureur visible !

 

C’était juste avant la guerre, et Leila avait chanté sur les  « gouair », le pendant d’ « arabe ». Car la règle jusque là c’était chacun son parti pris et sa culture partiale. Le but principal de la plupart des terriens était de vivre un jour ou l’autre du travail des autres, et l’éducation des colons allait dans ce sens. Ces fillettes jouaient régulièrement devant les institutrices, complices des clichés du colonialisme. De la normalité de la spoliation, les colons plaçaient des individus nés comme les autres à mi-chemin entre « l’homme primitif » et « l’occidental civilisé ». Il y avait toujours des injures directes pour diminuer l’autre. La thèse des psychiatres au service des élites désignait l’autochtone comme dénué de lobe préfrontal, et le décrivait donc génétiquement privé de morale, dénué d’intelligence abstraite et de personnalité, donc juste bon à exécuter les basses besognes …

La petite Leila ne pouvait rien faire, hormis pointer l’erreur qu’elle comprenait par ses conséquences dégradantes … Les adultes d’alors ne relevaient pas l’importance d’accueillir un enfant généreux et égalitariste ou doté d’un fort sentiment de justice. Surtout pas chez les indigènes. Ainsi personne ne trouvait important de démontrer à ces filles que l’insulte appelait l’insulte et c’était là où voulait en venir Leila. Elle voulait montrer à ces filles une vérité insupportable : que le respect qu’elles apprenaient à leur âge était lié à la possession. Ainsi, une religion suffisait pour être condamné dans une cour de récréation. Il s’avérait que la domination était chrétienne et que les meneurs ne faisait que spéculer sur la manière de vendre leurs ouailles ... Voyant que Leila leur faisait face avec stupeur mais détermination, les jeunes occidentales se détournèrent d’elle avec ce qu’elle identifia comme des gestes de mépris.  Elle ne fut donc pas surprise de les voir s’éloigner d’elle, elle, l’« Arabe » qu’elles fustigeaient d’habitude en jouant.

 

Chaque jour d’école, Leila avait entendu ces filles faire une sorte de ronde en clamant ces choses là, rageusement. Depuis, elle s’était fait un objectif de ternir leur image en chanson comme elles le faisaient … Elle était seulement déçue de n’avoir pas pu démonter les mensonges habituels. Car durant l’expérience des cours jusque là, c’était elle la cible. Pour les colons adultes, elle était perçue comme « l’arabe », la « fille de fatma et d’Ahmed », et c’était elle qui devait se défendre des bas calculs, et des armes qui pouvaient se pointer sur elle. Fallait-il que ces filles apprennent à lui manquer de respect par leurs parents, leurs leçons et leurs chansons ? Pourtant, elle les croyait égales à elle : des enfants ! Mais elles reprirent leur stupide jeu en riant de « l’arabe » qui les mâtait …

 

Méprisantes, elles recommencèrent leur manège cruel expiatoire pour un « coup d’éventail » plus que centenaire. Pourtant, jamais la méditerranée occidentale n’avait accepté l’insécurité que faisaient régner sur les eaux, les bateaux du Dey d’Alger aux détours des mers et océans. Faute de réparation au « coup d’éventail », le roi Charles X et son gouvernement expédièrent des bateaux avec plus de trente mille hommes puissamment armés. Ils débarquèrent à Sidi Ferruch le 14 juin 1830 de nuit, surprenant toutes les forces dont le rôle était  d’assurer la sécurité des aristocrates musulmans. Ces derniers furent surpris par l’attaque, mais ils ne tardèrent pas à pactiser avec les envahisseurs  contre la population. La prise de Fort l'empereur ou Bordj-Moulay-Hassan, situé dans les hauteurs sur la route d’el-biar, entraînèrent le 4 juillet la capitulation d’Alger. Les Français entrèrent dans Alger le lendemain et saccagèrent la ville en y lâchant 37 000 soldats. Le dey ayant réussi à négocier sa sortie avec toute sa fortune, finit ses jours à Naples dans le faste. Le peuple représentant avec les terres le triste butin livré à tous les calculs ; il paya le prix de cette passation de pouvoir par le sang et la sueur ...

 

… «  Tu t’es fait sortir de leur jeu ? »  Demanda une voix. 

      

Elle jeta un dernier coup d’œil autour d’elle, et ne vit que des visages coléreux et fermés. Des visages qui la maudissaient parce qu’elle ne répondait pas à leurs attentes. Elle mémorisa les visages et se jura intérieurement d’éviter ces camarades d’école là. Elle jugea que ces prétentieuses n’étaient pas dignes de sa compagnie. Ensuite, elle  s’éloigna d’elles sans répondre. A quoi bon ? Elle avait maintes fois vécu ce genre de situations, assisté à des méchancetés basses et puériles en règle.  Contre lesquelles quoi faire ? Il fallait des victimes à cet ordre de fainéants ! Ces filles voyaient ce qu’elles voulaient bien voir. Elle n’était pas « une arabe des bidonvilles », comme c’était écrit dans les livres de la colonisation … L’insulte était facile puisqu’elle était écrite dans les codes d’asservissement, livres de classes, les journaux, les bureaux et répétée à foison par les profiteurs de guerre. C’est alors qu’elle se remémora le contenu de la leçon d’histoire qui inspirait les écolières …

 

… Lors d’un voyage politique en Algérie, un consul de France aurait eu une altercation conclue par un coup d’éventail avec un dignitaire algérien. Et, lui avait-on-dit au cours de cette leçon d’histoire, c’est à ce moment que le cours de la vie de tous les algériens sans protection,  leur sort, et celui de tous les innocents à naitre du côté algérien, avait été réglé ! Cela faisait « bien longtemps maintenant », et « pour se venger », « la France » en avait profité pour envahir l’Algérie. Alors, Leila continuait à trouver bizarre  qu’on ose lui demander de faire abstraction de sa conscience pour jouer !

 

… Leila sortit à nouveau de ses souvenirs pour se rendre compte que sa fille n’était pas revenue. Elle se souvenait vaguement qu’elle lui avait posé une question, mais qu’est-ce que c’était déjà ? Alors elle regarda par la fenêtre du premier étage parmi le flot ininterrompu de passants de la rue Caumartin, si sa fille n’était pas déjà loin ... Mais elle ne distinguait plus que la foule. Déçue, Leila alla se préparer un verre d’eau. Ah ! Depuis qu’elle avait mal au bras gauche, elle avait passé quantité d’examens, mais aucun n’avait su révéler la cause de son mal. La souffrance la ramena une fois de plus dans les souvenirs d’enfance … Des premiers émois !

 

… C’est alors que Leila décida que personne ne la dirigerait plus sous prétexte d’un jeu. Aussi, prit-elle la résolution de chercher un morceau de calcaire qui marquerait le sol afin qu’elle se fasse des compagnes de jeu qu’elle choisirait elle-même, afin de pouvoir jouer sans rendre de comptes à personne ! En s’éloignant des autres fillettes, Leïla jeta un coup d’œil autour d’elle. C’était la troisième année qu’elle venait dans cette école, l’école Jean Macé d’Oran. Auparavant, elle avait fréquenté l’école Jean Macé maternelle, qui elle, était mixte. Les garçons et les filles de moins de cinq ans la fréquentaient …  C’était encore un endroit où étaient confrontés des tout petits enfants entre eux, et où là encore avaient lieu des face à face désolants à propos des propagandes banalisées :

 

« Les arabes sont des s… », « Nous sommes au-dessus d’eux, à nous de leur montrer la voie » ?! ... Mais où étaient les écoles pour musulmans ? Où était l’amour propre à ménager à tout individu ? Non ! C’était non au nom du nihilisme industriel. C’était la dévalorisation de masses qui avait cours …

 

 Leila n’avait aucune certitude quant à ce qui était enseigné lors des cours d’histoire et de géographie. Malgré son jeune âge, elle ne pouvait plus ignorer par l’expérience qu’elle en avait, que durant ses cours, elle avait droit à une éducation au mépris. Eduquer ? N’était-ce pas conditionner les gens à trouver bon qu’on leur vole leur terre et leur avenir ? … Quant aux cours d’histoire, ce n’était que des infamies et des ignominies. Il fallait toutefois que le peuple français passe pour un peuple courageux dans le travail ainsi que dans le sacrifice ... Tous ces sacrifices étant fait pour que ceux qui tenaient les rênes demeurent les plus puissants et restent dans l’illusion d’être « grands ». Il fallait bien que l’écrasement rapporte ...

 

En fait, Leïla trouvait curieuse cette division des gens qui faisait en sorte que les plus nombreux étaient laissés dans l’abandon et le dénuement. Pourquoi ces derniers ne formaient-ils pas une voix de tous leurs cœurs floués, de tous leurs ras-le-bol ! Car parmi eux, logiquement, il y en avait qui possédaient un esprit collectif, même s’il y avait surtout beaucoup des autres … Ceux qui ne respirent bien que dans la haine et l’oppression des autres. En effet, dans un monde sectaire qui fabrique ses têtes ou ses rejets, voire ses phobies assorties à des valeurs plus que suspectes, les guerres, l’infanticide et la pédophilie des élites devraient capter le domaine des idées fixes de tous. Mais à l’époque, on restait dans l’atmosphère des constructions fantasmagoriques à propos de cruauté ordinaire due à des « sauvages » ...

 

… Toujours avec la même détermination de se trouver un bon morceau de calcaire, Leila alla chercher dans les terrains vagues environnants. On en trouvait toujours dans les débris de constructions en tous genres qui échouaient là … Leila avait déjà choisi l’emplacement de sa marelle sur le goudron : face à l’escalier que tout le monde empruntait pour aller à l’intérieur de l’école. Là, elle serait bien placée sa marelle ! Lors de la récréation, dès que l’on descendrait des classes elle serait là, devant, plus belle que les autres, tracée avec des traits les plus droits qu’elle pourrait. Elle attirerait plein d’amies qui choisiraient sa marelle à elle, même si sur le sol de la cour de récréation, les jeux de ce genre étaient en abondance. Elle savait bien qu’on voulait jouer et chanter avec elle parce qu’elle ne ressemblait pas à une « arabe » conventionnelle ; parce que sa peau était couleur de bronze … Les règles ? C’était chacune les siennes. Elle aurait la marelle et celles qui voulaient jouer devaient donc accepter ses règles à elle … Et elle ne savait pas pourquoi, mais Leila restait persuadée que les meilleures âmes de l’école choisiraient sa marelle à elle. Et elle n’imaginait même pas que d’autres camarades pourraient faire l’erreur de sélectionner un autre jeu que le sien et choisir d’autres règles que celles qui rendaient la vie légère, car justes …

 

Les institutrices sonnèrent la fin de la récréation, et tout le petit monde se mit en rang deux par deux pour le retour sur les bancs de la classe. Leïla aperçut sa sœur aînée Fad, toujours aussi méprisante vis-à-vis d’elle, mais offerte aux coups des autres fillettes. Elle se détourna d’elle, lassée par cette conduite habituelle des siens, et dans un silence que les enfants voulaient bruyant, chaque classe alla retrouver sa place dans l’enceinte de l’école. Leïla détestait les institutrices. Il lui semblait qu’elles étaient à des milliers de lieux éloignées de la morale juste qu’elles auraient dû lui enseigner. Mais où était la morale à Oran ? Elle se demandait à certains moments pourquoi ce que ces institutrices disaient allait à l’encontre de tout ce que sa grand-mère Laïla lui contait : l’histoire de la vie … Et cela ne ressemblait en rien à ce que les institutrices inculquaient. Bien que Leïla n’était pas sûre desquels adultes disaient la vérité,  elle était convaincue au plus profond d’elle que l’enseignement de la vie de sa grand-mère était le réel. Car sa version aimante et désintéressée ne visait qu’à l’ambiante harmonie. Il n’y avait ni amalgames, ni obscurité, ni mensonge, ni humiliation dans la vraie vie, mises à part les humiliations pour réaliser le « miracle » de « multiplier » la nourriture et les services ... Sa grand-mère était exceptionnelle parce qu’elle l’aimait et lui disait plein de belles choses vraies. Elle expliquait seulement comment sa famille avait survécu dans un monde en proie à la folie et à la cruauté meurtrières, dans un monde en proie au moins-disant et aux malheurs. Le monde était fait de grandes et de petites choses dans l’ordre que soi-seul connaissait … Et elles regardaient ensemble le ciel, l’immensité, se réchauffant l’une l’autre dans les nuits par leurs corps enserrés par l’amour. « Quels mystères merveilleux attendent ma petite Leila ? » lui demandait sa dada, les yeux pétillants du plaisir d’être là, avec elle ; sa douce main chaude et bonne sur son visage d’enfant, sa grande main qui lui frottait le dos quand elle était triste, le réconfort de sa grande amie …

 

 

 

 

  

 

par Ambre
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Jeudi 15 mai 2008

Pendant ce temps, Jeannette, la fille de Leila, se trouvait dans le métro. Elle songeait à la douleur au bras dont souffrait sa mère. Ce qui l’inquiétait était que personne n’en trouvait réellement la cause, ou bien c’était un diagnostic farfelu … Dans la rame bondée qui la ramenait à son appartement,  elle devait se tenir debout. Elle sentit venir un vertige … Des étoiles dansaient devant ses yeux tandis que le monde réel se brouillait entre ses sens défaillants. Sa poitrine ne s’ouvrait plus autant, et le souffle lui manquait. Une sorte de main invisible la fit plier dans l’ombre, et au bord de l’asphyxie, elle se sentit tomber le long des jambes de ses voisins immédiats. Quand ses fesses touchèrent ses talons et après qu’elle eut posé les mains par terre, elle remarqua qu’il lui restait assez de force pour se maintenir accroupie. Tandis qu’elle luttait pour rester dans cette position, elle commençait à entendre des « ça va madame ? » qui fusaient d’en haut. Elle sentit avec agacement des mains crispées sur elle, la secouer vivement, tandis que la voiture s’arrêtait à une station  et que les portes s’ouvraient, laissant descendre des voyageurs, la faisant basculer en avant, les doigts coincées entre le quai et la rame de métro. Alors, une hallucination d’une brève seconde lui fit croire que la voiture bougeait et que ses doigts se râpaient jusqu’à l’os sur le bord cimenté. Cette vision la conduit à un sentiment d’horreur qui la fit se lever d’un bond et aller s’asseoir dans le compartiment devenu presque vide à « République » …

 

Assise, elle reprenait son souffle en regardant la rame de métro s’emplir à nouveau de monde. Elle pensa que ce qui venait de lui arriver s’appelait vertige ici, à Paris, tandis qu’ailleurs il se serait peut-être agit d’un lutin ou d’un démon qui l’aurait tourmentée. Il est vrai que la deuxième solution rendait compte, elle, de l’accablement dont Jeannette était la proie parce qu’elle « oubliait » de se battre contre sa pauvreté complotée. Ca n’entrait pas dans sa tête qu’elle ne pouvait pas se permettre de vivre simplement, et lui avait valu plusieurs fois de se retrouver à la rue … Qu’avait-elle dans le crâne ? Etait-elle allergique à l’argent précisément, ou à tous les pièges qu’il fallait générer pour le faire cracher aux comploteurs contre la liberté de vivre à sa convenance ? Cela dit, le monde était bien plus simple quand on n’y mêlait pas des fantaisies surnaturelles du genre : « des lutins vous donnent des vertiges et vous rendent maladroite … » Au fond, elle savait que ses voyages incessants à travers le monde ou dans sa tête avaient contribués à user sa mère par trop de travail au lieu de partager les tâches ou de l’aider à se libérer de leur condition de damnés au travail … Mais elle ne pouvait revenir en arrière, et aurait-elle eu vraiment la force de travailler dans la concurrence ? La concurrence, cette perspective empoisonnée, ce détail stupide, n’était-il pas de trop dans le travail ?

 

Dans son appartement, Leila se tenait le bras et dans la rame de métro Jeannette retenait son souffle. La mère souffrait de son bras gauche, tandis que sa fille ne tenait pas sur ses jambes et était à la charge de ces passants étrangers qui l’ont aidée autant que possible. Dans ce monde complexe où les familles sont flouées de leur gouvernance et de leur part de terre dans laquelle tous pourraient progresser dans des luxuriantes vallées, on aboutissait à ne comprendre l’existence que dans des perspectives légales. Les lignes droites tracées par les politiciens et les aristocrates pour s’assurer des rentes à vies guidaient nos instincts et nos yeux ? On pensait à apprendre puis à s’intégrer au système, et il ne restait plus personne pour le pacifier. Fichues lignes droites, lignes légales qui rendaient obtus ou assassin au besoin. Les familles qui s’imposaient sur la terre gouvernant et manipulant toutes celles qu’elles avaient dépossédées, étaient les mêmes depuis des siècles. Elles usaient du satanisme pour perdurer, jouir et profiter de la souffrance causée par leurs phantasmes de domination …

 

Chapitre 2 : Dick

 

La Mère de Leïla possédait un très beau visage, mais elle avait dû mûrir très tôt pour payer sa solitude. Telle la carte d’un monde magnifique oublié, sa vision rendait nostalgique. D’immenses yeux tristes s’imposaient dès que l’on posait un regard sur elle. Son personnage public était tout sourire contristé, dévoilant de la compassion, même sectaire. La nature l’avait créée magnanime et hargneuse en même temps, un des paradoxes de cette femme faite de feu et d’eau. Son contact rendait souvent optimiste, car elle était bonne actrice, suscitait plein d’émotions plaisantes … Dans les années quarante, la famille était composée du père Kad, de la mère Badra, de trois enfants : Fad, l’ainée, Leïla la cadette et du petit dernier qui se nommait Mô. La famille logeait dans un minuscule appartement composé d’une pièce cuisine, d’un couloir et de water-closet. Toute la famille dormait dans la grande pièce, mais lors de leurs ébats, les parents se contentaient de la cuisine. Lorsque la famille recevait des invités, la cuisine était réservée aux repas des enfants, car ces derniers étaient rarement admis à  la table des adultes qui eux, mangeaient dans la grande pièce. Ensuite,  on transformait la salle en chambre pour la nuit en mettant un tapis de raphia parterre et des couvertures par-dessus. Les enfants pouvaient alors faire connaissance avec les invités et de grandes conversations s’engageaient. Ensuite, ils allaient tous jouer dans les terrains vagues avoisinants.

 

Un matin ordinaire, après être allée chercher le lait et avoir pris son petit-déjeuner, après avoir gaiement lu la dernière page d’un livre emprunté à la bibliothèque de l’école, Leïla s’apercevait qu’il était l’heure d’y aller. Elle se lavait les mains, rajustait sa coiffure et descendait les escaliers deux à deux. Elle se dirigeait vers l’école distante d’environ deux cents mètres. La rue qu’elle habitait était fortement inclinée ; cela lui prenait toujours plus de temps durant le trajet d’aller, car elle devait monter la pente : « J’espère ne pas être en retard » pensait-elle souvent.

 

L’école Jean Macé dans laquelle elle était inscrite faisait partie d’un ensemble de bâtisses avec terrains et dépendances qui formaient la structure de scolarisation  du quartier. D’un côté se trouvait l’école des garçons, dans le coté perpendiculaire se trouvait l’école maternelle et enfin, lui semblant sans particularité, il y avait son école. L’école des filles et celle des garçons pouvaient communiquer par le détalonnement d’une petite porte éternellement fermée. Par-là, Leïla s’intéressait parfois aux manèges des flirts. C’était des papiers glissés sous la porte, des chuchotements, des gloussements et des rires  … Le tout semblait échapper aux institutrices chargées de surveiller les élèves lors des récréations.  Leïla arrivait peu de temps avant le retentissement de la cloche qui marquait le rassemblement. Elle rejoignait les rangs des élèves de sa classe qui, avec un minimum de bruit, s’ébranlaient pour rejoindre leur classe.

 

Leïla était douée pour la lecture. En étant admise au début de l’année scolaire en classe préparatoire, elle avait l’impression de savoir déjà lire et écrire à partir de ce qu’elle avait appris à l’école maternelle. Elle collectionnait les récompenses en images : pour avoir une image, il lui fallait collectionner dix bons points. Elle  en était à accumuler ses dix images pour décrocher un certificat d’excellence … Elle n’en était pas loin. L’après-midi scolaire avait toujours paru plaisante à Leïla. Elle la préférait au matin lorsqu’il fallait se réveiller tôt pour se rendre en ces lieux après avoir été chercher le lait fraichement arrivé dans la boutique du coin tenue par un homme à la grande connaissance commerciale qu’il faisait passer après son bon cœur. Apprendre était si simple pour la fillette ! Lorsque la cloche sonnant le début de la récréation retentit, Leïla frémit :

 

« Ça y est… elles vont m’embêter » pensa t-elle.

 

« Elles », ce n’était pas ces filles qui fréquentaient la même école qu’elle à proprement dit, mais plutôt tout ce qu’elles avaient dans leurs têtes. Egalement, c’était tout ce qu’elles disaient, suintaient, criaient et faisaient. Avec des chuchotements et des bruits de bancs poussés avec empressement, les quarante-deux élèves de la classe se levèrent, et sur les ordres de l’institutrice, se dirigèrent vers la cour. Elles se dispersèrent en lâchant les cris longtemps retenus. Arrivées dans l’aire de liberté, les filles se dispersèrent ça et là et formèrent des groupes de jeux. En un regard, Leïla fit le tour de la cour en notant les têtes innombrables qui souriaient avec malice, ou celles crispées dans une grimace condescendante.  Savourant leurs instants de liberté, les élèves piaillaient gaiement d’être lâchées au dehors, puis Leïla aperçut sa sœur jouant à la marelle. Fad et elles étaient les seules musulmanes de l’école, c’était la raison pour laquelle la récréation n’était jamais une partie de plaisir pour elles. C’était un moment durant lequel elles étaient livrées à la férocité systématique des autres enfants :

 

 

«  Sales gens ! Sales arabes ! » Ponctuaient leurs pas dans la vaste cour de récréation, sous le soleil généreux et impassible.

 

Dans la vie des deux fillettes, dans les moments de la récréation, le soleil était la seule chose réelle et vraie appelant à grandir. Avec la force de ses poings, Leïla agissait en sorte de faire taire ces filles qui insultaient sa sœur et elle, tandis que sa sœur montrait de la passivité. Pourquoi trouvaient-elles mal d’être musulmane ? Et pour cette meute, c’était quoi être soi ? Leïla voyait dès la première rencontre, aux regards empreints de colère, de connerie, de cruauté, d’intelligence, qui était lui-même et qui était un pantin ...

 

… Près du marché Michelet, il y avait un marchand de fil et aiguilles que les colons appelaient « l’arabe », comme on le faisait avec elle. C’était pourtant un homme comme les autres, il était même plutôt gentil. Vendre des aiguilles, pour lui, c’était sûrement une mauvaise fortune. Leila ne connaissait pas encore la machine à démolir les âmes, mais si elle avait su dans quel piège d’usure se trouvait la terre, serait-elle venue au monde ?

 

« Et lorsque je me bats pour qu’elles me laissent tranquille, je me fais punir ! Dire que je ne fais rien à ces punaises pour qu’elles me fassent endurer tout ce que je subis. Tout le monde connaît le traitement qui nous est réservé à ma sœur et à moi à la récréation ! Lorsque je réagis, on me voit faire et on me prend de suite !  Et pourtant il faut que j’en cogne au moins une ! Il n’y a que la peur ou la mort qui les arrêtera de nous malmener !».

 

Sur cette conviction, Leila se retrouva assise seule dans son espace de justice imaginaire. Sur son banc d’école, elle regardait le ciel par la fenêtre tout en rêvant à la liberté de marcher au bord de la mer, les pieds nus dans l’eau tiède. Elle émergea de ses pensées lorsque l’institutrice lui demanda de lire un paragraphe de son livre de lecture …

 

En été, tous les soirs Badra, emmenait ses trois enfants sur le boulevard du front de mer. Ils s’asseyaient sur un banc du square et restaient là à regarder la beauté de la nature tout en respirant l’air particulier de la nuit. La mère tricotait et les enfants jouaient. Il faisait bon et frais au bord de la mer après la torride journée d’été, et les voitures qui passaient étaient rares de ce temps-là. La famille était au bord de l’eau en pleine ville, goûtant la douceur de l’obscurité qui régnait dans la cité que les étoiles bienfaisantes accompagnées de la lune, éclairaient. Le boulevard du front de mer longeait le port en bas de la ville. On y voyait les bateaux arriver. Ils annonçaient leur arrivée par un long hurlement de sirène qui réveillait les citadins endormis. Environ quinze mètres en dessous du front-de-mer, il y a une route pour voitures. Le lieu est bordé de palmiers et meublé de bancs. De l’autre côté de la rue, il y a des immeubles cossus. Malgré les années, la transformation de l’endroit, ce coin de paradis reste figé dans la tête de tous ceux qui ont connu Oran. Cinquante ou cent ans ne changent rien aux impressions qu’on a la première fois. Seuls les changements de saisons et la température ambiante modifiaient les couleurs et les odeurs de ce lieu d’éternité. En grandissant, Leila regardait les métamorphoses des choses avec une curiosité de plus en plus affinée. Les édifices nouveaux émergeaient sous le labeur harassant des ouvriers suant l’été, ou luttant contre la pluie et la glace de l’hiver …

 

La famille de Leila habitait dans un quartier de colons. Elle était la seule famille indigène de sa rue. Leila se demandait souvent pourquoi il n’y avait pas d’autres enfants de la même culture et de la même éducation qu’elle parmi lesquelles elle aurait pu trouver des amies qui ne l’auraient  pas insultée banalement. Elle trouvait que les colons avaient des réactions et des agissements bizarres ; en tous cas, ce n’étaient pas ceux qui avaient cours dans sa famille ! Les femelles sortaient jambes découvertes, quelques fois seins visibles, maquillées comme des putains. Les couples s’embrassaient en pleine rue sans aucune pudeur …

 

« Les baisers sont un mystère précieux que tu auras bien le temps de découvrir » disait sa mère.

 

Elle n’en disait pas plus, mais il était clair que selon elle, les baisers du genre de ceux qu’elle voyait dans la rue étaient réservés à l’intimité et non au spectacle des enfants. Dans les rues de son quartier, elle remarquait que les autochtones se faisaient rares.  Elle était pourtant encore loin de se douter que le privilège de fouler le sol de certaines rues, certaines plages, certains cinémas et même certains magasins, était réservé aux seuls français et aux « bonnes têtes » de ceux qui avaient l’air d’avoir suffisamment d’argent pour enterrer la guerre tribale ... Et si ses camarades d’école avaient ce comportement avec elle, c’était pour se préparer à perpétuer les privilèges dans lesquels étaient installés leurs parents. Et l’institutrice le savait. Leila trouvait curieuse et était gênée par cette haine atavique des pauvres, car elle avait l’allure de la haine paysanne contre le rat. Ne disait-on pas des clochards qu’ils sentaient l’infection quand ils sentaient la mort, en fait ?

 

A une trentaine de kilomètres de la ville d’Oran les casinos, les boîtes en tous genres, les endroits où les adultes aimaient se rendre et qui semblaient donner de la consistance à leur vie fleurissaient. Un de ces endroits s’appelait Canastel. A Canastel, la barrière n’était ni la couleur de peau ni la religion. Comme ailleurs, l’argent était le seul critère de sélection d’entrée. Le père de Leila y allait souvent. Au début, il y allait par curiosité, il y emmenait même son épouse le soir. Ils rigolaient bien tous les deux ! Ils s’y aventuraient pour s’amuser. La mère de Leila, femme d’intérieur voilée, se déguisait parfois avec les vêtements de son mari, et ils se rendaient ainsi tous les deux en boîte en copains de « même sexe ». Ils partaient ainsi dans des fous rires et revenaient au logis en s’esclaffant encore plus fort. C’était un ravissement et un épanouissement pour les enfants de voir leurs parents s’amuser ainsi : « ça devait être bien de grandir ! » Les adultes, c’étaient des enfants avec des jeux différents, c’était tout ! Leurs parents étaient aussi heureux qu’eux lorsqu’ils gagnaient une partie de cache-cache ou de billes. Leurs visages habituellement préoccupés étaient illuminés par les soirées dont ils gardaient pour eux le secret du déroulement.

 

L’hiver, la famille se réchauffait regroupée auprès d’un feu de charbon de bois allumé dans un madjmar, un récipient d’argile cuite destiné à cet effet. Ce simple rapprochement naturel réchauffait leurs cœurs et leurs âmes. Ils jouaient aux cartes le plus souvent, avec l’espoir de se distinguer par une victoire. Celui qui gagnait était le plus remarqué … Il devenait précieux, on lui demandait :

 

« Tu veux en faire une autre ? » Ou bien : « Fais-voir ta manche ! »

 

Un soir, tout en continuant à jouer, les parents racontèrent aux enfants que certaines personnes avaient vu des chacals en ville. Les animaux seraient descendus de la montagne de santa Cruz où ils se seraient réfugiés de l’agglomération humaine qui chaque jour s’étendait. Il fallait bien que ce territoire occupé par les hommes soit pris aux animaux libres qui voulaient le rester, ou à ceux qui tenaient à rester en vie en se méfiant des hommes qu’ils avaient vu massacrer  .

 

« Parait-il … » surenchérit le père « … Qu’il y a deux personnes de mangées par ces animaux ! C’est que ça bouffe un chacal ! »

 

Cette nuit-là, Leila eut du mal à trouver le sommeil. Elle pensait : « deux personnes dévorées ! Et c’était des adultes ! Comme il leur serait facile de me déchiqueter moi qui suis si petite … »

 

Elle passa de longs moments à imaginer un chacal. Elle en avait déjà entendu parler, mais n’en avait jamais vu. Les oranais se rendaient souvent à la montagne de santa Cruz. Une route goudronnée serpentant son flanc avait été construite et une ligne régulière de bus la traversait. On avait commencé à construire la route en rapprochant la ville à un quartier situé au pied de la montagne. Il y avait là des bidonvilles, des enfants habillés en haillons, des gens relégués à la terre de personne et pour personne. Les rues étaient des bandes de terre avec des trous et des cailloux. Le roi abandon y régnait avec ses enfants ; la reine misère avec ses chats et ses chiens efflanqués, leurs détritus accumulés avec leurs rats maigres. Leila observait aussi bien les animaux que les humains. Mais les yeux des premiers disaient pourtant sans malice le malheur et la violence qu’ils vivaient avec les hommes. Juste à côté des bidonvilles se trouvait un cimetière où poussaient des figuiers ; le tout était envahi par des herbes piquantes. De l’hiver à l’automne, on y observait le changement de saison mieux qu’ailleurs. Après le bourgeonnement du printemps, les feuilles y poussaient épaisses et grasses, puis tombaient en profusion après les changements magnifiques de l’automne …

 

A l’école, des groupements bruyants et apeurés s’étaient formés dans la cour ; tout le monde ne parlait plus que des chacals … Ils se trouvaient surement partout dans les recoins sombres, prêts à sauter ! Peut-être dans les w-c. ou dans n’importe quel endroit d’isolement, guettant leurs prochaines victimes. Tout semblait receler des pièges affreux. Les têtes plongées dans la torpeur de l’horreur et de la peur imaginaient des mâchoires géantes ornées de dents démesurées se refermant sur leurs chairs. Aucun enfant n’avait encore vu de chacal, ou ils n’en disaient rien. Pour les institutrices, c’étaient « des sornettes », et elles n’en disaient rien non plus. Leila se réfugiait dans les toilettes après en avoir inspecté tous les recoins la porte ouverte. Elle pensait :

 

« Ils doivent être trop gros pour entrer ! Les animaux ne peuvent pas entrer par une porte fermée, ils n’ont pas de mains, surtout si je pousse la tirette ! »

 

Elle restait là jusqu’au retentissement de la cloche qui marquait la fin de la récré. Ensuite elle sortait tremblante de peur d’être saisie par un de ces animaux. La rumeur dura bien durant toute une semaine, et Kad s’amusait cruellement à faire peur à ses enfants, inconscient, mais les réactions apeurées de ses enfants le rendaient hilare et ça lui procurait du plaisir ! Après, il fut évident que tout le monde fut victime d’une fausse rumeur. Le pauvre chacal ne s’attaquait donc pas plus aux hommes que le loup, ou alors ils étaient en meute et n’avaient pas trouvé d’autre gibier et s’en étaient allés. Leila en fut atterrée. Elle qui était si étanche au conventions, aux dires, aux rumeurs des autres, cette fois, elle était bien obligée de croire que l’ignorance et l’angoisse pouvaient vaincre la raison comme rien. Elle se souvenait de façon vivace de ce que les loups, les chacals et autres animaux traqués par les hommes pouvaient faire au travers des histoires qu’on lui contait. Ce qu’elle ne savait pas, c’était si ces histoires étaient écrites avant ou après la mort de ces animaux. Mais ce fantasme fut si efficace à calmer les fureurs quotidiennes des exploitations ...

 

« Un individu est une part entière du monde. Il sent, ressent, pense, aime et prend partie de son monde » disait sa grand-mère. Sa grand-mère était morte deux ans auparavant ; elle l’aimait profondément et cela était réciproque. Alors qu’elle était si petite au point de ne connaître que quelques mots utilisés par les adultes, elle se souvenait des moments privilégiés qu’elle passait sur le dos de sa dada, attachée par un long fichu au niveau de la taille. Elle n’avait alors que deux ans à peine …

 

« Nous allons chez tonton ? » demandait Leila à sa grand-mère. « Non ! Pas avant que tu n’aies une grosse sucrerie ma chérie ! » Lui répondait-elle gentiment.  Elle avait un pas de grande marcheuse. Jamais elle n’avait pris les transports en commun. Lorsque Leila n’avait que deux ans, sa grand-mère en avait cinquante-deux. Elle était de taille et de corpulence moyenne ; son visage couleur de miel avec de grands yeux pleins de bonté étaient surmontés de longs cils. Son nez était petit et frétillait lorsqu’elle parlait. Sa bouche, pourtant un peu lasse, ne s’ouvrait que pour sortir des paroles agréables et apaisantes. Sa grand-mère n’avait pas de rides ; pour Leila, elle était sans aucun doute la fée des contes, une fée de bonté qui ne faisait rien apparaitre magiquement, mais qui, pour Leila, avait des gestes et des mots magiques. Des gestes d’amour. Elle fabriquait des animaux avec de simples morceaux de papier, de splendides poupées avec de simples morceaux de tissus et de la laine. Elle donnait vie à toutes choses comme savaient le faire les pauvres gens. Elle respectait et considérait tout ce qui l’entourait ; avec elle, toute chose s’exprimait. L’arbre était grand, souverain et protecteur. L’herbe fragile et accueillante faisait un doux tapis pour s’assoir. La terre fertile produisait de bonnes choses. Les animaux avaient comme les hommes une destinée mystérieuse au travers de laquelle ils devaient se nourrir, se loger, s’aimer pour se multiplier ; puis un jour, ils devaient accepter la finalité commune à tout être vivant. La vie ainsi décrite était saine et à portée d’un enfant.

 

« Respecte tout, Leila ! Tes parents, ton entourage … Et fais-toi respecter ! » Disait Laila sa grand-mère.

 

Et tandis que l’institutrice parlait de sauvages et de civilisés, d’animaux domestiques utiles et d’animaux inutiles, Leila devinait la folie et le danger de ne pas savoir aimer comme  savait le faire sa grand-mère. D’ailleurs, le monde qui l’entourait reflétait l’emprise profonde de ces convictions sur l’utilité et la vanité des êtres et des choses ... On massacrait par milliers des bêtes réputées « farouches » ou « indomptables », et on en implantait dans des réserves, dans lesquelles souvent leur peau et leur chair était monnayée. Les hommes s’entre déchiraient tout en détruisant la nature, abattaient les arbres sans pitié et en ne respectaient pas la vie sous n’importe quelle forme que ce soit. Il ne suffisait pas de vivre ; il s’agissait de laisser vivre. Laisser vivre est un parti pris, soit. Comme laisser la vie s’exprimer et empêcher les mauvais de broyer les êtres tant qu’ils sont vivants afin qu’ils ne se retrouvent pas un jour parmi les mutilés. Sa grand-mère avait appris à Leila que le mensonge sur la vie était une évidente mécanique, une maladie et l’empreinte de l’histoire des horreurs qu’avaient tissées certains hommes dépourvus de moralité appelés : aristocrates et consorts. Avaient-ils le pouvoir de rendre les vies qu’ils prenaient ?

 

… Puis elle s’était endormie. Grand-mère était retournée au néant duquel elle avait été tirée en venant au monde. Elle avait parcouru son existence en laissant une empreinte bonne chez tous ceux qui l’avaient bien connue.

L’univers était à tous, les choses qui existaient étaient à tous ! L’homme naissait et après avoir parcouru son existence, il disparaissait. Leila avait compris cela quand on lui avait dit :

 

« Faut plus déranger ta grand-mère, à présent il faut la laisser dormir ! »

 

Beaucoup de grandes personnes pleuraient dans la grande salle qui jouxtait celle où sa grand-mère reposait. Dehors, il y avait des badauds ignorants du drame de la fillette, affairés par leurs préoccupations ou joyeux, ils passaient. De l’autre côté de la porte qui donnait sur un gigantesque hangar, Leila faisait griller des sardines dans le madjmar allumé dans la grande cour, comme on lui avait demandé de le faire. Son désespoir était immense ! Qui l’emmènerait faire de longues promenades en s’adressant à elle, en lui tenant la main comme personne d’autre ne savait le faire ? Leila fut » précieuse, elle « fut » quelqu’un, « fut » ravissante, car elle fut aimée ... Car elle n’avait plus sa grand-mère. Elle en était assommée.  On lui défendait de voir la morte endormie dans son linceul. On lui avait dit seulement qu’elle s’était « endormie pour toujours ». Les funérailles de Laila eurent lieu chez son fils qui était conducteur de camions dans une grande compagnie pétrolière, et qui était responsable du décès de sa mère. La famille du fils de Laila habitait Gambetta, un quartier oranais situé sur la route de Canastel …

 

Leila supportait plus qu’elle n’aimait l’école. La compréhension des mathématiques et du français lui étaient aisée, mais lors des cours de lecture, on lui montrait un mauvais aspect de son image de référence française.

 

« Les arabes sont sales, voleurs et bagarreurs !  Prenez le livre de lecture page 109 et lisez en chœur ! » Ils lisent :

 

 «  Ahmed et Ali se bagarrent comme des chiens. Les arabes sont méchants et se battent entre eux tels des chiens. On ne sait pas ce qui se passe dans leurs têtes. Ils ont une façon de réfléchir insaisissable. … »

 

 Cela emplissait Leila de dégoût ! Que de misères et tant de vies sacrifiées parce que la bêtise se répandait comme la maladie militaire qu’elle est à la base. Dans les quartiers musulmans, les nouveau-nés avaient un destin tracé sur celui de leurs parents. L’absence d’école les laissait leur vie entière livrés à l’incompréhension, à la pauvreté et à la grivèlerie compensatoire. Ils ne sauraient pas lire ni voyager dans l’immensité au rythme des pages feuilletées et parcourues, dans la colonie de Jules Ferry. Leur sort était d’être abandonnés dans de lugubres bidonvilles ou de tristes logements exigus. Sur les murs, des graffitis d’effigies tracés par la rage de savoir reconnaître dans les regards la glace de l’indifférence. La rage de voir leur famille manquer de tout et leur propre impuissance à comprendre l’odieuse misère dans laquelle ils étaient précipités ; ils courbaient l’échine en détestant leur sort. Regarder ses mains et n’y lire qu’un avenir impossible ; cacher sa tête dans ses mains, et laisser tomber le pot-à-eau qu’elles retenaient. Et la contention des émotions pour résister à la pression du suicide ou du meurtre logique.

 

par Ambre
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Mercredi 4 juin 2008

 

Leila allait tous les jours dans le quartier de la ville nouvelle où son père avait un magasin. Elle y allait dès la sortie de l’école afin de lui apporter son repas de midi. Elle passait du quartier occidental au quartier musulman, d’un monde où tout était nettoyé à un monde où les immondices s’accumulaient. Et ceci peu de temps après le typhus qui toucha Oran en 1941, sans soute amenée par un soldat … Car les arabes n’étaient payés que pour balayer les quartiers possédant une école. Dans les quartiers pauvres, les habitants étaient ceux qui passaient leur temps au service de « monsieur » ou de « madame ». La serpillière devait être passée à genoux, cela était exigé et clairement établi par le primitivisme. Dressage « des animaux oblige ». Combien de femmes passaient donc leur vie ainsi à genoux  au service de la propreté des autres pour gagner à peine le nécessaire pour se nourrir ? Elles ramassaient sur les marchés des légumes abandonnés par les commerçants pour que leur famille puisse se satisfaire. Mais de crises en humiliations, de frustrations en rejets, elles apercevaient de jolies choses dans les vitrines, hors de leur portée comme la sérénité. Ce n’était pas important, tant que le sang battait encore dans les tempes ... En plaçant juste un voile au-dessus de ses vêtements usagés, une tête baissée sur des conquêtes impossibles, l’acceptation faisait l’affaire de tous. Des parents usés, fatigués ; des enfants grands ou petits, déjà abandonnés délestés de ce qu’aurait pu être leur vie, devant se contenter de vieilles choses. La main-d’œuvre algérienne était acquise à si bon tarif pour le maximum d’efforts, qu’il y avait même une expression : « faire suer le burnous » … Et on le faisait suer à l’en faire crever !

 

Avoir une chose, une belle chose pour une fois … Etre tenté de passer outre l’interdiction de vivre et d’être heureux, et posséder une chose de droit naturel parce qu’on l’a vu et qu’on l’apprécie. Comment acquérir cette chose chaque jour plus belle, plus attrayante ? Jamais les moyens de la posséder n’étaient à leur portée !

… Lorsqu’elle arrivait au magasin de son père avec son déjeuner, il l’accueillait avec un large sourire. Il la remerciait et la présentait aux clients présents. Il connaissait le trajet qui séparait la maison du magasin, distance qu’elle parcourait depuis l’âge de cinq ans dans les rues traversées par de rares voitures, calèches et charriots. Les jours de liberté scolaire et pendant les vacances, les gens arpentaient les chemins qui menaient au sommet de la montagne de santa Cruz. Les uns se dirigeaient vers le monument dédié au marabout sidi Abdel Kader, les autres vers la forteresse en ruine. Chacun pour y espérer pacifier ses ennemis dans la vie. En vis-à-vis de la forteresse se trouvait une chapelle surmontée par une statue demeurée en bon état d’une vierge mère semblant admirer la ville. Tous les ans, une vierge « pied-noir » vêtue comme la statue était accompagnée par la foule jusqu’à la chapelle après avoir traversé Oran. C’était une fête spéciale, très religieuse. Badra y emmenait ses enfants en pique-nique les jours de repos des écoles et durant les vacances. La mère aimait beaucoup se retrouver dans la paix qui régnait auprès du monument du marabout, et l’on y mangeait les figues gorgées de sucre cueillies dans les figuiers qui étaient plantés là. Ensuite, les enfants allaient à la recherche de nouveaux endroits pour observer les manèges curieux des adultes. En grimpant à pieds la façade de la montagne, chacun essayait de dépasser l’autre dans l’escalade, de créer de la distance vis-à-vis des autres en respirant vivement l’air pur. Les douces senteurs des sapins poussés le long des pentes embaumaient la montagne. La nature généreuse donnait tout ce qu’elle avait à ses hôtes. Partout elle était belle et bonne. On se demandait pourquoi durant leur vie, les hommes ne la prenaient pas comme exemple ?

 

« Maman, j’ai mal aux pieds ! » disait Mô âgé de trois ans. Comme à son habitude, il voulait se faire aider de sa mère qui le prenait de temps en temps dans ses bras. Attendrie, elle lui répondait immanquablement :

 

«  Viens dans mes bras Mô, je vais te prendre durant quelques mètres … Ca te reposera les pieds. » et avec un sourire radieux Mô courait vers elle.

 

Fad progressait de plus en plus vite dans la montagne, elle faillit trébucher plusieurs fois, mais se rattrapa à chaque fois aux pieds de solides arbustes sauvages. Ces plantes étaient robustes ! Et ses bras s’écorchaient sur les ronces sans que cela la ralentisse tandis que Leïla restait à la traine. Comme ils aimaient ces lieux d’où ils dominaient les hauteurs.

 

«  Les enfants, faites attention à ne pas tomber et faites attention aux ronces ! » Leur criait souvent leur mère.

 

Et c’était ainsi que se déroulaient toutes les équipées pour Sidi Abdelkader. Entre l’école et les maltraitances, la montagne et les plages, la forêt étendue sur la montagne, étaient de douces consolatrices.