Chapitre premier
Sous le soleil éclatant du mois d’août, la vie semblait favorable aux oranais. Généreux, le pays permettait deux récoltes par an et les produits ainsi recueillis rythmaient les saisons avant d’être mis en valeur sur les étals des commerçants des marchés. Il y aurait eu dans les boutiques de quoi nourrir toutes les familles d’Algérie ! Malheureusement, depuis que des hommes se sont élus rois et que leurs gardes chiourmes sans émotion, sans humanité, généraient des petits soldats, plus rien n’allait. Prêts à tout pour servir l’autorité du roi et épigones ainsi que leur propre bien-être, les fondés de pouvoir faisaient régner sur les masses, détresse, vengeances aveugles et haine. Le peuple d’Algérie vivait donc, dans un pays de rêve, si ce n’était que la rêverie était assortie d’un marché cauchemardesque, d’une transaction de dupes. On avait veillé là comme ailleurs à ce qu’avant les naissances, tout ait un coût, et que tout passe par une question d’argent et d’administration. Une question de papier et de métal forgé qui ne se retrouvaient que dans certaines poches : les poches des repus de l’humanité.
Les regards satisfaits ou insatisfaits prouvaient l’existence de deux sortes d’individus. Le paradis du bien-être n’était révélé qu’aux riches et aux drogués, et demeurait pour le terrien offert, un tabou dévoilé « après la mort ». Seuls les rois savaient ce qu’il avait fallu de massacres et de brimades pour convaincre de travailler ceux qui n’avaient pas besoin d’argent. Toutes les forêts étaient plantées d’arbres fruitiers, de noix et de racines ; mais tous ces dons du ciel avec lesquels les animaux se nourrissaient avaient été détruit afin que la corporation des épiciers puisse, associée au pouvoir, affamer les sans-terre et les déracinés. Et tous les pauvres gens furent réduits à l’esclavage par la force brutale sans pitié. Pour les survivants, il ne restait plus que la soumission aux mœurs de la guerre et de l’argent. Tout a été fait en sorte d’imposer les échanges de papier, surtout dans le sens de transformer les sommes en arbitre des existences. Il y avait les malheureux qui s’acharnaient dans le travail pour le papier, pour finir cassés sous le poids de l’offrande répétée de leurs corps. Puis il y avait les fainéants-rentiers ou aristocrates, régnant et complotant toujours pour se retrouver encore les élus grotesques de notre terre. Ainsi, tous les hommes devaient travailler au profit des contempteurs de l’humanité, ou être condamnés sur terre pour ne point avoir respecté l’ordre ainsi établi. En somme tout se passait comme si les gens étaient propulsés sur terre, issus de rien, pour expier on ne savait quelle faute aberrante commise bien avant leur naissance. Même si leur travail ne leur apportait aucun bien-être, aucun répit, que chaque matin et soir la faim et la peur de manquer les tiraillaient plus … Ils « devaient » travailler ! S’user en somme jusqu’à leurs derniers jours. Alors, quand on se promenait à Oran, seul le bleu du ciel vous emplissait le cœur d’une suave ivresse étirant le temps sur sa bonté totale. Mais l’œuvre humaine, les efforts portés à leurs paroxysmes pour la division des gens, l’effort de séparation pour que tous les exploités du monde ne s’allient pas contre leurs bourreaux, ajoutait à l’accablement du monde et faisait basculer davantage sa raison. Par exemple, dès qu’un peuple agissait afin d’obtenir l’égalité, ceux qui faisaient régner l’ordre, les cadres, fomentaient des « problèmes ethniques » afin de fabriquer des ennemis téléguidés prêts à se démolir sans motif réel. Tandis que les dominateurs se battaient pour plus de terre, un plus grand abri, de la nourriture en profusion, on divisait les peuples au racisme, aidés par l’incompréhension des langues. La construction d’un « empire fort » pour le mensonge et pour la vanité des enfants des donneurs d’ordre, pour la fantaisie et la protection de ceux qui profitaient seuls des largesses de la nature, dressait un mur impitoyable entre les gens et la vraie vie ; l’existence qu’on aime. Alors, dans la plupart des maisons, le bonheur avait déserté pour aller gagner sa pitance d’humiliations auprès des arrogants jamais repus. Notre planète, innocente et condamnée à supporter toutes les infamies et ignominies des nés sans foi si ce n’est pas la leur, continuait sa révolution autour de notre soleil, presque silencieusement. Pendant ce temps, devant leur télé, organe normalisateur on servait partout des programmes obséquieux dévoués au marché, au crédit et à ses pièges.
5 Août 2007 Leila se souvenait d’un passé encore tout proche d’Oran dans les années cinquante … Bidonvilles, poubelles fouillées, gens maigres, amputés, laissés idiots, trainant pourtant le même fardeau insupportable que les gens intègres placés dans les mêmes circonstances, toujours au bord de la rupture. Dans les sites balnéaires, ceux qui possédaient beaucoup de papier-monnaie obligeaient les pauvres à travailler pour continuer à couler une vie épanouissante au dessus de tous au prix du sang. Et pourtant, le sang n’est pas encore côté en bourse, alors il coule pour rien. En somme, il y avait des gens et les autres : les « sous-gens ». Et ces « sous-gens », enclavés par la farce systémique mondiale, s’appelaient entre eux « mon frère ». Il va sans dire que cette fraternité était souvent et avant tout, une offrande à l’autorité religieuse et aristocratique. Souvent, c’était « mon frère de misères » qu’il fallait comprendre.
Croyant à une chance libératrice, beaucoup achetaient aussi souvent que possible, un billet de loterie … Ah La loterie, elle donnait durant les quelques heures de la détention du billet, l’illusion que le renversement de la fatalité était possible, alors que les billets gagnants étaient déterminés d’avance par d’autres … Par ceux qui créaient toutes les règles, ça ne restait un mystère seulement pour les joueurs. Aveuglés par la possibilité qu’on leur faisait miroiter, les badauds continuaient de jouer et de gratter. C’était encore là une occasion de profiter de la détresse, et de l’ignorance des maths. Des handicapés mentaux rarement reconnus pour ce qu’ils étaient, des demeurés incapables de réfléchir par eux-mêmes, étaient également offerts à cette cruauté et à ce calcul relevant du machiavélisme. Beaucoup, au lieu de manger, s’achetaient des billets pour se payer un tuteur sympa et une maison … Ils traînaient leurs os dans les débits de tabacs où on leur vendait sans les voir, leurs billets perdants. Et les profiteurs des bienfaits de la terre aussi achetaient leurs billets de loterie, mais sous forme de titres au marché de la bourse, et ceci sans que personne ne veille à ce que tout le monde ait un toit ! Sans que personne ne veille à ce que tout enfant naissant ait sa part de bienfaits terrestres … Si seulement à l’arrivée au monde de chaque bambin, son carré de terrain lui était déjà réservé, l’intégrité se paierait de l’affection et de la protection. Mais, non ! L’intégrité est depuis longtemps désintégrée pour obtenir l’intégration. Et Leila revoyait passer les caïds qui s’exhibaient dans le déni des autres. Elle observait ces rituels prétentieux de domination de l’autre rapportés de partout : dans les lois, les médias. Dans la vie en somme.
… De la terrasse d’une buanderie, à Oran dans les années quarante, on entendit une voix :
«J’ai bien choisi ma journée pour faire ma lessive ... Je crois que c’est pour aujourd’hui ! ».
Badra laissa le reste de sa lessive tremper, mit lestement son voile avec grâce, se rajusta rapidement, et prit l’escalier aussi vite que son gros ventre, semblant parvenu à maturation, le lui permettait. Son air était affligé. Elle quitta l’immeuble, et se dirigea vers le logement de la sage-femme qui suivait sa grossesse. Celui-ci était éloigné seulement d’une quarantaine de mètres de chez elle …
« Badra, que faites vous là ? » fit la sage-femme.
Elle s’arrêta, essoufflée pour répondre.
« Mademoiselle, je pense que ça-y-est ! Il faut qu’on se presse ! »
« Où est votre fille Fad ?... Mais, dépêchons-nous !» dit la sage-femme.
Après l’avoir considérée quelques instants, Badra ne put s’empêcher de s’exclamer:
« - Où voulez vous qu’elle soit ? Avec sa grand’mère ! Oui, ma mère est heureusement chez moi en ce moment. ».
Elles longèrent la route jusqu’à une villa marquant l’angle. L’odeur du jasmin grimpant planté là s’insinuait avec délice en elles. Elles firent une brève halte :
« Ce sera un beau jour pour la naissance de votre enfant ! » dit malgré elle, la sage-femme, l’air compatissant. Cette dernière était inquiète sans trop savoir pourquoi. Sans doute était-ce la mine renfrognée de sa cliente …
Haletantes, les deux femmes arrivèrent enfin. L’une était pliée en deux, l’autre derrière :
« Allez, Badra, il va falloir être courageuse ! ».
Badra fit « mmouais ! »
Cet onomatopée, en disait long … Du genre : « pétasse ! » En effet, Badra était à bout de fatigue, et le bébé était plus prêt qu’elle de l’évènement. Elle avait déjà senti la chaleur du liquide amniotique couler le long de ses jambes, et là, elle était contrainte à adopter une démarche bizarre. Le lit était cependant prêt à l’accueillir, elle se mit en position et le bébé sortit dans les bras de la sage-femme presque immédiatement et sans son aide.
« Badra, votre bébé va bien ! C’est une petite fille !» dit-elle, surprise de la facilité de cette naissance.
« Quoi ? »fit la mère de Badra en regardant sa fille.
Après avoir coupé le cordon ombilical du nouveau-né, la sage-femme s’affaira à lui mettre la tête en bas en le tenant par les deux chevilles … Elle claqua doucement et à plusieurs reprises les petites fesses, mais n’observa aucun changement. Elle s’exclama enfin en montrant l’enfant :
« Bizarre … C’est la première fois que je vois ça ! Et regardez la, on croirait qu’elle nous regarde ! »
Les trois femmes se penchèrent sur le bébé allongé sur le dos et l’examinèrent avec précaution. Sans avoir crié, le bébé tournait doucement les yeux vers les femmes, l’une après l’autre. Seulement, il était d’entendement commun qu’un nouveau-né n’est pas conscient du monde extérieur, alors elles tombèrent d’accord sur le fait que le poupon était du sexe féminin, mais qu’il était différent des autres nourrissons. La mère de Badra était une dame encore très belle entre les deux âges, elle caressa tendrement les cheveux de sa fille, tout en disant :
« Elle a pourtant l’air en bonne santé ! Aies confiance en mère nature, ma chère fille !»
Leila sortit du souvenir raconté de sa naissance et s’enflamma, pleurant à chaudes larmes :
« Je voudrais tant que ce monde n’aie jamais existé et persisté ainsi dans la cruauté de posséder les autres ! Quelle vie aurais-je eu dans un monde libre, un monde d’amour, de paix et de tolérance ?»
« Avons-nous les moyens de penser ce qui nous dépasse ? » Questionna sa fille Jeannette.
Mais Leila replongea dans le souvenir d’un autre moment de son enfance, sans prendre le temps de répondre …
« … A la mi bous bous, bouss, fermez les portes et les volets que les gouairs ils vont rentrer ! »
Un grand froid tomba sur le groupe de fillettes qui jouaient …
« Pourquoi dis- tu gouar ! Tu sais bien que ce sont les arabes que l’on veut empêcher d’entrer ! Et c’est même pour ça qu’il faut fermer les portes et les volets !!! Ce sont des sauvages, à nous de nous en protéger ! » Hurla violemment une voix d’enfant.
Une fillette âgée d’environ sept ans se redressa, attentive à la réaction qu’elle avait provoquée en modifiant quelques paroles de la rengaine de l’époque, s’immobilisa. Elle était prête à faire face à la tempête qui couvait dans ce cri. Leila, le teint café au lait, une peau à laquelle le soleil a visiblement accordé un bain protecteur, se tenait fièrement. Elle voulait paraître aussi grande que celles qui faisaient valoir leurs pensées en surveillant les enfants dans cette cour de récréation. Elle était habillée d’une fraiche robe d’été et regardait autour d’elle avec défi, stupeur et déception. Après réflexion, son instinct de conservation commença à raisonner en un signal d’alarme lui ordonnant de ne pas bouger, puisqu’elle était visée par la trentaine d’enfants qui se trouvaient là, la cernant avec une fureur visible !
C’était juste avant la guerre, et Leila avait chanté sur les « gouair », le pendant d’ « arabe ». Car la règle jusque là c’était chacun son parti pris et sa culture partiale. Le but principal de la plupart des terriens était de vivre un jour ou l’autre du travail des autres, et l’éducation des colons allait dans ce sens. Ces fillettes jouaient régulièrement devant les institutrices, complices des clichés du colonialisme. De la normalité de la spoliation, les colons plaçaient des individus nés comme les autres à mi-chemin entre « l’homme primitif » et « l’occidental civilisé ». Il y avait toujours des injures directes pour diminuer l’autre. La thèse des psychiatres au service des élites désignait l’autochtone comme dénué de lobe préfrontal, et le décrivait donc génétiquement privé de morale, dénué d’intelligence abstraite et de personnalité, donc juste bon à exécuter les basses besognes …
La petite Leila ne pouvait rien faire, hormis pointer l’erreur qu’elle comprenait par ses conséquences dégradantes … Les adultes d’alors ne relevaient pas l’importance d’accueillir un enfant généreux et égalitariste ou doté d’un fort sentiment de justice. Surtout pas chez les indigènes. Ainsi personne ne trouvait important de démontrer à ces filles que l’insulte appelait l’insulte et c’était là où voulait en venir Leila. Elle voulait montrer à ces filles une vérité insupportable : que le respect qu’elles apprenaient à leur âge était lié à la possession. Ainsi, une religion suffisait pour être condamné dans une cour de récréation. Il s’avérait que la domination était chrétienne et que les meneurs ne faisait que spéculer sur la manière de vendre leurs ouailles ... Voyant que Leila leur faisait face avec stupeur mais détermination, les jeunes occidentales se détournèrent d’elle avec ce qu’elle identifia comme des gestes de mépris. Elle ne fut donc pas surprise de les voir s’éloigner d’elle, elle, l’« Arabe » qu’elles fustigeaient d’habitude en jouant.
Chaque jour d’école, Leila avait entendu ces filles faire une sorte de ronde en clamant ces choses là, rageusement. Depuis, elle s’était fait un objectif de ternir leur image en chanson comme elles le faisaient … Elle était seulement déçue de n’avoir pas pu démonter les mensonges habituels. Car durant l’expérience des cours jusque là, c’était elle la cible. Pour les colons adultes, elle était perçue comme « l’arabe », la « fille de fatma et d’Ahmed », et c’était elle qui devait se défendre des bas calculs, et des armes qui pouvaient se pointer sur elle. Fallait-il que ces filles apprennent à lui manquer de respect par leurs parents, leurs leçons et leurs chansons ? Pourtant, elle les croyait égales à elle : des enfants ! Mais elles reprirent leur stupide jeu en riant de « l’arabe » qui les mâtait …
Méprisantes, elles recommencèrent leur manège cruel expiatoire pour un « coup d’éventail » plus que centenaire. Pourtant, jamais la méditerranée occidentale n’avait accepté l’insécurité que faisaient régner sur les eaux, les bateaux du Dey d’Alger aux détours des mers et océans. Faute de réparation au « coup d’éventail », le roi Charles X et son gouvernement expédièrent des bateaux avec plus de trente mille hommes puissamment armés. Ils débarquèrent à Sidi Ferruch le 14 juin 1830 de nuit, surprenant toutes les forces dont le rôle était d’assurer la sécurité des aristocrates musulmans. Ces derniers furent surpris par l’attaque, mais ils ne tardèrent pas à pactiser avec les envahisseurs contre la population. La prise de Fort l'empereur ou Bordj-Moulay-Hassan, situé dans les hauteurs sur la route d’el-biar, entraînèrent le 4 juillet la capitulation d’Alger. Les Français entrèrent dans Alger le lendemain et saccagèrent la ville en y lâchant 37 000 soldats. Le dey ayant réussi à négocier sa sortie avec toute sa fortune, finit ses jours à Naples dans le faste. Le peuple représentant avec les terres le triste butin livré à tous les calculs ; il paya le prix de cette passation de pouvoir par le sang et la sueur ...
… « Tu t’es fait sortir de leur jeu ? » Demanda une voix.
Elle jeta un dernier coup d’œil autour d’elle, et ne vit que des visages coléreux et fermés. Des visages qui la maudissaient parce qu’elle ne répondait pas à leurs attentes. Elle mémorisa les visages et se jura intérieurement d’éviter ces camarades d’école là. Elle jugea que ces prétentieuses n’étaient pas dignes de sa compagnie. Ensuite, elle s’éloigna d’elles sans répondre. A quoi bon ? Elle avait maintes fois vécu ce genre de situations, assisté à des méchancetés basses et puériles en règle. Contre lesquelles quoi faire ? Il fallait des victimes à cet ordre de fainéants ! Ces filles voyaient ce qu’elles voulaient bien voir. Elle n’était pas « une arabe des bidonvilles », comme c’était écrit dans les livres de la colonisation … L’insulte était facile puisqu’elle était écrite dans les codes d’asservissement, livres de classes, les journaux, les bureaux et répétée à foison par les profiteurs de guerre. C’est alors qu’elle se remémora le contenu de la leçon d’histoire qui inspirait les écolières …
… Lors d’un voyage politique en Algérie, un consul de France aurait eu une altercation conclue par un coup d’éventail avec un dignitaire algérien. Et, lui avait-on-dit au cours de cette leçon d’histoire, c’est à ce moment que le cours de la vie de tous les algériens sans protection, leur sort, et celui de tous les innocents à naitre du côté algérien, avait été réglé ! Cela faisait « bien longtemps maintenant », et « pour se venger », « la France » en avait profité pour envahir l’Algérie. Alors, Leila continuait à trouver bizarre qu’on ose lui demander de faire abstraction de sa conscience pour jouer !
… Leila sortit à nouveau de ses souvenirs pour se rendre compte que sa fille n’était pas revenue. Elle se souvenait vaguement qu’elle lui avait posé une question, mais qu’est-ce que c’était déjà ? Alors elle regarda par la fenêtre du premier étage parmi le flot ininterrompu de passants de la rue Caumartin, si sa fille n’était pas déjà loin ... Mais elle ne distinguait plus que la foule. Déçue, Leila alla se préparer un verre d’eau. Ah ! Depuis qu’elle avait mal au bras gauche, elle avait passé quantité d’examens, mais aucun n’avait su révéler la cause de son mal. La souffrance la ramena une fois de plus dans les souvenirs d’enfance … Des premiers émois !
… C’est alors que Leila décida que personne ne la dirigerait plus sous prétexte d’un jeu. Aussi, prit-elle la résolution de chercher un morceau de calcaire qui marquerait le sol afin qu’elle se fasse des compagnes de jeu qu’elle choisirait elle-même, afin de pouvoir jouer sans rendre de comptes à personne ! En s’éloignant des autres fillettes, Leïla jeta un coup d’œil autour d’elle. C’était la troisième année qu’elle venait dans cette école, l’école Jean Macé d’Oran. Auparavant, elle avait fréquenté l’école Jean Macé maternelle, qui elle, était mixte. Les garçons et les filles de moins de cinq ans la fréquentaient … C’était encore un endroit où étaient confrontés des tout petits enfants entre eux, et où là encore avaient lieu des face à face désolants à propos des propagandes banalisées :
« Les arabes sont des s… », « Nous sommes au-dessus d’eux, à nous de leur montrer la voie » ?! ... Mais où étaient les écoles pour musulmans ? Où était l’amour propre à ménager à tout individu ? Non ! C’était non au nom du nihilisme industriel. C’était la dévalorisation de masses qui avait cours …
Leila n’avait aucune certitude quant à ce qui était enseigné lors des cours d’histoire et de géographie. Malgré son jeune âge, elle ne pouvait plus ignorer par l’expérience qu’elle en avait, que durant ses cours, elle avait droit à une éducation au mépris. Eduquer ? N’était-ce pas conditionner les gens à trouver bon qu’on leur vole leur terre et leur avenir ? … Quant aux cours d’histoire, ce n’était que des infamies et des ignominies. Il fallait toutefois que le peuple français passe pour un peuple courageux dans le travail ainsi que dans le sacrifice ... Tous ces sacrifices étant fait pour que ceux qui tenaient les rênes demeurent les plus puissants et restent dans l’illusion d’être « grands ». Il fallait bien que l’écrasement rapporte ...
En fait, Leïla trouvait curieuse cette division des gens qui faisait en sorte que les plus nombreux étaient laissés dans l’abandon et le dénuement. Pourquoi ces derniers ne formaient-ils pas une voix de tous leurs cœurs floués, de tous leurs ras-le-bol ! Car parmi eux, logiquement, il y en avait qui possédaient un esprit collectif, même s’il y avait surtout beaucoup des autres … Ceux qui ne respirent bien que dans la haine et l’oppression des autres. En effet, dans un monde sectaire qui fabrique ses têtes ou ses rejets, voire ses phobies assorties à des valeurs plus que suspectes, les guerres, l’infanticide et la pédophilie des élites devraient capter le domaine des idées fixes de tous. Mais à l’époque, on restait dans l’atmosphère des constructions fantasmagoriques à propos de cruauté ordinaire due à des « sauvages » ...
… Toujours avec la même détermination de se trouver un bon morceau de calcaire, Leila alla chercher dans les terrains vagues environnants. On en trouvait toujours dans les débris de constructions en tous genres qui échouaient là … Leila avait déjà choisi l’emplacement de sa marelle sur le goudron : face à l’escalier que tout le monde empruntait pour aller à l’intérieur de l’école. Là, elle serait bien placée sa marelle ! Lors de la récréation, dès que l’on descendrait des classes elle serait là, devant, plus belle que les autres, tracée avec des traits les plus droits qu’elle pourrait. Elle attirerait plein d’amies qui choisiraient sa marelle à elle, même si sur le sol de la cour de récréation, les jeux de ce genre étaient en abondance. Elle savait bien qu’on voulait jouer et chanter avec elle parce qu’elle ne ressemblait pas à une « arabe » conventionnelle ; parce que sa peau était couleur de bronze … Les règles ? C’était chacune les siennes. Elle aurait la marelle et celles qui voulaient jouer devaient donc accepter ses règles à elle … Et elle ne savait pas pourquoi, mais Leila restait persuadée que les meilleures âmes de l’école choisiraient sa marelle à elle. Et elle n’imaginait même pas que d’autres camarades pourraient faire l’erreur de sélectionner un autre jeu que le sien et choisir d’autres règles que celles qui rendaient la vie légère, car justes …
Les institutrices sonnèrent la fin de la récréation, et tout le petit monde se mit en rang deux par deux pour le retour sur les bancs de la classe. Leïla aperçut sa sœur aînée Fad, toujours aussi méprisante vis-à-vis d’elle, mais offerte aux coups des autres fillettes. Elle se détourna d’elle, lassée par cette conduite habituelle des siens, et dans un silence que les enfants voulaient bruyant, chaque classe alla retrouver sa place dans l’enceinte de l’école. Leïla détestait les institutrices. Il lui semblait qu’elles étaient à des milliers de lieux éloignées de la morale juste qu’elles auraient dû lui enseigner. Mais où était la morale à Oran ? Elle se demandait à certains moments pourquoi ce que ces institutrices disaient allait à l’encontre de tout ce que sa grand-mère Laïla lui contait : l’histoire de la vie … Et cela ne ressemblait en rien à ce que les institutrices inculquaient. Bien que Leïla n’était pas sûre desquels adultes disaient la vérité, elle était convaincue au plus profond d’elle que l’enseignement de la vie de sa grand-mère était le réel. Car sa version aimante et désintéressée ne visait qu’à l’ambiante harmonie. Il n’y avait ni amalgames, ni obscurité, ni mensonge, ni humiliation dans la vraie vie, mises à part les humiliations pour réaliser le « miracle » de « multiplier » la nourriture et les services ... Sa grand-mère était exceptionnelle parce qu’elle l’aimait et lui disait plein de belles choses vraies. Elle expliquait seulement comment sa famille avait survécu dans un monde en proie à la folie et à la cruauté meurtrières, dans un monde en proie au moins-disant et aux malheurs. Le monde était fait de grandes et de petites choses dans l’ordre que soi-seul connaissait … Et elles regardaient ensemble le ciel, l’immensité, se réchauffant l’une l’autre dans les nuits par leurs corps enserrés par l’amour. « Quels mystères merveilleux attendent ma petite Leila ? » lui demandait sa dada, les yeux pétillants du plaisir d’être là, avec elle ; sa douce main chaude et bonne sur son visage d’enfant, sa grande main qui lui frottait le dos quand elle était triste, le réconfort de sa grande amie …