… Pendant ce temps, Jeannette, la fille de Leila, se trouvait dans le métro. Elle songeait à la douleur au bras dont souffrait sa mère. Ce qui l’inquiétait était que personne n’en trouvait réellement la cause, ou bien c’était un diagnostic farfelu … Dans la rame bondée qui la ramenait à son appartement, elle devait se tenir debout. Elle sentit venir un vertige … Des étoiles dansaient devant ses yeux tandis que le monde réel se brouillait entre ses sens défaillants. Sa poitrine ne s’ouvrait plus autant, et le souffle lui manquait. Une sorte de main invisible la fit plier dans l’ombre, et au bord de l’asphyxie, elle se sentit tomber le long des jambes de ses voisins immédiats. Quand ses fesses touchèrent ses talons et après qu’elle eut posé les mains par terre, elle remarqua qu’il lui restait assez de force pour se maintenir accroupie. Tandis qu’elle luttait pour rester dans cette position, elle commençait à entendre des « ça va madame ? » qui fusaient d’en haut. Elle sentit avec agacement des mains crispées sur elle, la secouer vivement, tandis que la voiture s’arrêtait à une station et que les portes s’ouvraient, laissant descendre des voyageurs, la faisant basculer en avant, les doigts coincées entre le quai et la rame de métro. Alors, une hallucination d’une brève seconde lui fit croire que la voiture bougeait et que ses doigts se râpaient jusqu’à l’os sur le bord cimenté. Cette vision la conduit à un sentiment d’horreur qui la fit se lever d’un bond et aller s’asseoir dans le compartiment devenu presque vide à « République » …
Assise, elle reprenait son souffle en regardant la rame de métro s’emplir à nouveau de monde. Elle pensa que ce qui venait de lui arriver s’appelait vertige ici, à Paris, tandis qu’ailleurs il se serait peut-être agit d’un lutin ou d’un démon qui l’aurait tourmentée. Il est vrai que la deuxième solution rendait compte, elle, de l’accablement dont Jeannette était la proie parce qu’elle « oubliait » de se battre contre sa pauvreté complotée. Ca n’entrait pas dans sa tête qu’elle ne pouvait pas se permettre de vivre simplement, et lui avait valu plusieurs fois de se retrouver à la rue … Qu’avait-elle dans le crâne ? Etait-elle allergique à l’argent précisément, ou à tous les pièges qu’il fallait générer pour le faire cracher aux comploteurs contre la liberté de vivre à sa convenance ? Cela dit, le monde était bien plus simple quand on n’y mêlait pas des fantaisies surnaturelles du genre : « des lutins vous donnent des vertiges et vous rendent maladroite … » Au fond, elle savait que ses voyages incessants à travers le monde ou dans sa tête avaient contribués à user sa mère par trop de travail au lieu de partager les tâches ou de l’aider à se libérer de leur condition de damnés au travail … Mais elle ne pouvait revenir en arrière, et aurait-elle eu vraiment la force de travailler dans la concurrence ? La concurrence, cette perspective empoisonnée, ce détail stupide, n’était-il pas de trop dans le travail ?
Dans son appartement, Leila se tenait le bras et dans la rame de métro Jeannette retenait son souffle. La mère souffrait de son bras gauche, tandis que sa fille ne tenait pas sur ses jambes et était à la charge de ces passants étrangers qui l’ont aidée autant que possible. Dans ce monde complexe où les familles sont flouées de leur gouvernance et de leur part de terre dans laquelle tous pourraient progresser dans des luxuriantes vallées, on aboutissait à ne comprendre l’existence que dans des perspectives légales. Les lignes droites tracées par les politiciens et les aristocrates pour s’assurer des rentes à vies guidaient nos instincts et nos yeux ? On pensait à apprendre puis à s’intégrer au système, et il ne restait plus personne pour le pacifier. Fichues lignes droites, lignes légales qui rendaient obtus ou assassin au besoin. Les familles qui s’imposaient sur la terre gouvernant et manipulant toutes celles qu’elles avaient dépossédées, étaient les mêmes depuis des siècles. Elles usaient du satanisme pour perdurer, jouir et profiter de la souffrance causée par leurs phantasmes de domination …
Chapitre 2 : Dick
La Mère de Leïla possédait un très beau visage, mais elle avait dû mûrir très tôt pour payer sa solitude. Telle la carte d’un monde magnifique oublié, sa vision rendait nostalgique. D’immenses yeux tristes s’imposaient dès que l’on posait un regard sur elle. Son personnage public était tout sourire contristé, dévoilant de la compassion, même sectaire. La nature l’avait créée magnanime et hargneuse en même temps, un des paradoxes de cette femme faite de feu et d’eau. Son contact rendait souvent optimiste, car elle était bonne actrice, suscitait plein d’émotions plaisantes … Dans les années quarante, la famille était composée du père Kad, de la mère Badra, de trois enfants : Fad, l’ainée, Leïla la cadette et du petit dernier qui se nommait Mô. La famille logeait dans un minuscule appartement composé d’une pièce cuisine, d’un couloir et de water-closet. Toute la famille dormait dans la grande pièce, mais lors de leurs ébats, les parents se contentaient de la cuisine. Lorsque la famille recevait des invités, la cuisine était réservée aux repas des enfants, car ces derniers étaient rarement admis à la table des adultes qui eux, mangeaient dans la grande pièce. Ensuite, on transformait la salle en chambre pour la nuit en mettant un tapis de raphia parterre et des couvertures par-dessus. Les enfants pouvaient alors faire connaissance avec les invités et de grandes conversations s’engageaient. Ensuite, ils allaient tous jouer dans les terrains vagues avoisinants.
Un matin ordinaire, après être allée chercher le lait et avoir pris son petit-déjeuner, après avoir gaiement lu la dernière page d’un livre emprunté à la bibliothèque de l’école, Leïla s’apercevait qu’il était l’heure d’y aller. Elle se lavait les mains, rajustait sa coiffure et descendait les escaliers deux à deux. Elle se dirigeait vers l’école distante d’environ deux cents mètres. La rue qu’elle habitait était fortement inclinée ; cela lui prenait toujours plus de temps durant le trajet d’aller, car elle devait monter la pente : « J’espère ne pas être en retard » pensait-elle souvent.
L’école Jean Macé dans laquelle elle était inscrite faisait partie d’un ensemble de bâtisses avec terrains et dépendances qui formaient la structure de scolarisation du quartier. D’un côté se trouvait l’école des garçons, dans le coté perpendiculaire se trouvait l’école maternelle et enfin, lui semblant sans particularité, il y avait son école. L’école des filles et celle des garçons pouvaient communiquer par le détalonnement d’une petite porte éternellement fermée. Par-là, Leïla s’intéressait parfois aux manèges des flirts. C’était des papiers glissés sous la porte, des chuchotements, des gloussements et des rires … Le tout semblait échapper aux institutrices chargées de surveiller les élèves lors des récréations. Leïla arrivait peu de temps avant le retentissement de la cloche qui marquait le rassemblement. Elle rejoignait les rangs des élèves de sa classe qui, avec un minimum de bruit, s’ébranlaient pour rejoindre leur classe.
Leïla était douée pour la lecture. En étant admise au début de l’année scolaire en classe préparatoire, elle avait l’impression de savoir déjà lire et écrire à partir de ce
qu’elle avait appris à l’école maternelle. Elle collectionnait les récompenses en images : pour avoir une image, il lui fallait collectionner dix bons points. Elle
en était à accumuler ses dix images pour décrocher un certificat d’excellence … Elle n’en était pas loin. L’après-midi scolaire avait toujours paru plaisante à
Leïla. Elle la préférait au matin lorsqu’il fallait se réveiller tôt pour se rendre en ces lieux après avoir été chercher le lait fraichement arrivé dans la boutique du coin tenue par un homme à
la grande connaissance commerciale qu’il faisait passer après son bon cœur. Apprendre était si simple pour la fillette ! Lorsque la cloche sonnant le début de la récréation retentit, Leïla
frémit :
« Ça y est… elles vont m’embêter » pensa t-elle.
« Elles », ce n’était pas ces filles qui fréquentaient la même école qu’elle à proprement dit, mais plutôt tout ce qu’elles avaient dans leurs têtes. Egalement, c’était tout ce qu’elles disaient, suintaient, criaient et faisaient. Avec des chuchotements et des bruits de bancs poussés avec empressement, les quarante-deux élèves de la classe se levèrent, et sur les ordres de l’institutrice, se dirigèrent vers la cour. Elles se dispersèrent en lâchant les cris longtemps retenus. Arrivées dans l’aire de liberté, les filles se dispersèrent ça et là et formèrent des groupes de jeux. En un regard, Leïla fit le tour de la cour en notant les têtes innombrables qui souriaient avec malice, ou celles crispées dans une grimace condescendante. Savourant leurs instants de liberté, les élèves piaillaient gaiement d’être lâchées au dehors, puis Leïla aperçut sa sœur jouant à la marelle. Fad et elles étaient les seules musulmanes de l’école, c’était la raison pour laquelle la récréation n’était jamais une partie de plaisir pour elles. C’était un moment durant lequel elles étaient livrées à la férocité systématique des autres enfants :
« Sales gens ! Sales arabes ! » Ponctuaient leurs pas dans la vaste cour de récréation, sous le soleil généreux et impassible.
Dans la vie des deux fillettes, dans les moments de la récréation, le soleil était la seule chose réelle et vraie appelant à grandir. Avec la force de ses poings, Leïla agissait en sorte de faire taire ces filles qui insultaient sa sœur et elle, tandis que sa sœur montrait de la passivité. Pourquoi trouvaient-elles mal d’être musulmane ? Et pour cette meute, c’était quoi être soi ? Leïla voyait dès la première rencontre, aux regards empreints de colère, de connerie, de cruauté, d’intelligence, qui était lui-même et qui était un pantin ...
… Près du marché Michelet, il y avait un marchand de fil et aiguilles que les colons appelaient « l’arabe », comme on le faisait avec elle. C’était pourtant un homme comme les autres, il était même plutôt gentil. Vendre des aiguilles, pour lui, c’était sûrement une mauvaise fortune. Leila ne connaissait pas encore la machine à démolir les âmes, mais si elle avait su dans quel piège d’usure se trouvait la terre, serait-elle venue au monde ?
« Et lorsque je me bats pour qu’elles me laissent tranquille, je me fais punir ! Dire que je ne fais rien à ces punaises pour qu’elles me fassent endurer tout ce que je subis. Tout le monde connaît le traitement qui nous est réservé à ma sœur et à moi à la récréation ! Lorsque je réagis, on me voit faire et on me prend de suite ! Et pourtant il faut que j’en cogne au moins une ! Il n’y a que la peur ou la mort qui les arrêtera de nous malmener !».
Sur cette conviction, Leila se retrouva assise seule dans son espace de justice imaginaire. Sur son banc d’école, elle regardait le ciel par la fenêtre tout en rêvant à la liberté de marcher au bord de la mer, les pieds nus dans l’eau tiède. Elle émergea de ses pensées lorsque l’institutrice lui demanda de lire un paragraphe de son livre de lecture …
En été, tous les soirs Badra, emmenait ses trois enfants sur le boulevard du front de mer. Ils s’asseyaient sur un banc du square et restaient là à regarder la beauté de la nature tout en respirant l’air particulier de la nuit. La mère tricotait et les enfants jouaient. Il faisait bon et frais au bord de la mer après la torride journée d’été, et les voitures qui passaient étaient rares de ce temps-là. La famille était au bord de l’eau en pleine ville, goûtant la douceur de l’obscurité qui régnait dans la cité que les étoiles bienfaisantes accompagnées de la lune, éclairaient. Le boulevard du front de mer longeait le port en bas de la ville. On y voyait les bateaux arriver. Ils annonçaient leur arrivée par un long hurlement de sirène qui réveillait les citadins endormis. Environ quinze mètres en dessous du front-de-mer, il y a une route pour voitures. Le lieu est bordé de palmiers et meublé de bancs. De l’autre côté de la rue, il y a des immeubles cossus. Malgré les années, la transformation de l’endroit, ce coin de paradis reste figé dans la tête de tous ceux qui ont connu Oran. Cinquante ou cent ans ne changent rien aux impressions qu’on a la première fois. Seuls les changements de saisons et la température ambiante modifiaient les couleurs et les odeurs de ce lieu d’éternité. En grandissant, Leila regardait les métamorphoses des choses avec une curiosité de plus en plus affinée. Les édifices nouveaux émergeaient sous le labeur harassant des ouvriers suant l’été, ou luttant contre la pluie et la glace de l’hiver …
La famille de Leila habitait dans un quartier de colons. Elle était la seule famille indigène de sa rue. Leila se demandait souvent pourquoi il n’y avait pas d’autres enfants de la même culture et de la même éducation qu’elle parmi lesquelles elle aurait pu trouver des amies qui ne l’auraient pas insultée banalement. Elle trouvait que les colons avaient des réactions et des agissements bizarres ; en tous cas, ce n’étaient pas ceux qui avaient cours dans sa famille ! Les femelles sortaient jambes découvertes, quelques fois seins visibles, maquillées comme des putains. Les couples s’embrassaient en pleine rue sans aucune pudeur …
« Les baisers sont un mystère précieux que tu auras bien le temps de découvrir » disait sa mère.
Elle n’en disait pas plus, mais il était clair que selon elle, les baisers du genre de ceux qu’elle voyait dans la rue étaient réservés à l’intimité et non au spectacle des enfants. Dans les rues de son quartier, elle remarquait que les autochtones se faisaient rares. Elle était pourtant encore loin de se douter que le privilège de fouler le sol de certaines rues, certaines plages, certains cinémas et même certains magasins, était réservé aux seuls français et aux « bonnes têtes » de ceux qui avaient l’air d’avoir suffisamment d’argent pour enterrer la guerre tribale ... Et si ses camarades d’école avaient ce comportement avec elle, c’était pour se préparer à perpétuer les privilèges dans lesquels étaient installés leurs parents. Et l’institutrice le savait. Leila trouvait curieuse et était gênée par cette haine atavique des pauvres, car elle avait l’allure de la haine paysanne contre le rat. Ne disait-on pas des clochards qu’ils sentaient l’infection quand ils sentaient la mort, en fait ?
A une trentaine de kilomètres de la ville d’Oran les casinos, les boîtes en tous genres, les endroits où les adultes aimaient se rendre et qui semblaient donner de la consistance à leur vie fleurissaient. Un de ces endroits s’appelait Canastel. A Canastel, la barrière n’était ni la couleur de peau ni la religion. Comme ailleurs, l’argent était le seul critère de sélection d’entrée. Le père de Leila y allait souvent. Au début, il y allait par curiosité, il y emmenait même son épouse le soir. Ils rigolaient bien tous les deux ! Ils s’y aventuraient pour s’amuser. La mère de Leila, femme d’intérieur voilée, se déguisait parfois avec les vêtements de son mari, et ils se rendaient ainsi tous les deux en boîte en copains de « même sexe ». Ils partaient ainsi dans des fous rires et revenaient au logis en s’esclaffant encore plus fort. C’était un ravissement et un épanouissement pour les enfants de voir leurs parents s’amuser ainsi : « ça devait être bien de grandir ! » Les adultes, c’étaient des enfants avec des jeux différents, c’était tout ! Leurs parents étaient aussi heureux qu’eux lorsqu’ils gagnaient une partie de cache-cache ou de billes. Leurs visages habituellement préoccupés étaient illuminés par les soirées dont ils gardaient pour eux le secret du déroulement.
L’hiver, la famille se réchauffait regroupée auprès d’un feu de charbon de bois allumé dans un madjmar, un récipient d’argile cuite destiné à cet effet. Ce simple rapprochement naturel réchauffait leurs cœurs et leurs âmes. Ils jouaient aux cartes le plus souvent, avec l’espoir de se distinguer par une victoire. Celui qui gagnait était le plus remarqué … Il devenait précieux, on lui demandait :
« Tu veux en faire une autre ? » Ou bien : « Fais-voir ta manche ! »
Un soir, tout en continuant à jouer, les parents racontèrent aux enfants que certaines personnes avaient vu des chacals en ville. Les animaux seraient descendus de la montagne de santa Cruz où ils se seraient réfugiés de l’agglomération humaine qui chaque jour s’étendait. Il fallait bien que ce territoire occupé par les hommes soit pris aux animaux libres qui voulaient le rester, ou à ceux qui tenaient à rester en vie en se méfiant des hommes qu’ils avaient vu massacrer .
« Parait-il … » surenchérit le père « … Qu’il y a deux personnes de mangées par ces animaux ! C’est que ça bouffe un chacal ! »
Cette nuit-là, Leila eut du mal à trouver le sommeil. Elle pensait : « deux personnes dévorées ! Et c’était des adultes ! Comme il leur serait facile de me déchiqueter moi qui suis si petite … »
Elle passa de longs moments à imaginer un chacal. Elle en avait déjà entendu parler, mais n’en avait jamais vu. Les oranais se rendaient souvent à la montagne de santa Cruz. Une route goudronnée serpentant son flanc avait été construite et une ligne régulière de bus la traversait. On avait commencé à construire la route en rapprochant la ville à un quartier situé au pied de la montagne. Il y avait là des bidonvilles, des enfants habillés en haillons, des gens relégués à la terre de personne et pour personne. Les rues étaient des bandes de terre avec des trous et des cailloux. Le roi abandon y régnait avec ses enfants ; la reine misère avec ses chats et ses chiens efflanqués, leurs détritus accumulés avec leurs rats maigres. Leila observait aussi bien les animaux que les humains. Mais les yeux des premiers disaient pourtant sans malice le malheur et la violence qu’ils vivaient avec les hommes. Juste à côté des bidonvilles se trouvait un cimetière où poussaient des figuiers ; le tout était envahi par des herbes piquantes. De l’hiver à l’automne, on y observait le changement de saison mieux qu’ailleurs. Après le bourgeonnement du printemps, les feuilles y poussaient épaisses et grasses, puis tombaient en profusion après les changements magnifiques de l’automne …
A l’école, des groupements bruyants et apeurés s’étaient formés dans la cour ; tout le monde ne parlait plus que des chacals … Ils se trouvaient surement partout dans les recoins sombres, prêts à sauter ! Peut-être dans les w-c. ou dans n’importe quel endroit d’isolement, guettant leurs prochaines victimes. Tout semblait receler des pièges affreux. Les têtes plongées dans la torpeur de l’horreur et de la peur imaginaient des mâchoires géantes ornées de dents démesurées se refermant sur leurs chairs. Aucun enfant n’avait encore vu de chacal, ou ils n’en disaient rien. Pour les institutrices, c’étaient « des sornettes », et elles n’en disaient rien non plus. Leila se réfugiait dans les toilettes après en avoir inspecté tous les recoins la porte ouverte. Elle pensait :
« Ils doivent être trop gros pour entrer ! Les animaux ne peuvent pas entrer par une porte fermée, ils n’ont pas de mains, surtout si je pousse la tirette ! »
Elle restait là jusqu’au retentissement de la cloche qui marquait la fin de la récré. Ensuite elle sortait tremblante de peur d’être saisie par un de ces animaux. La rumeur dura bien durant toute une semaine, et Kad s’amusait cruellement à faire peur à ses enfants, inconscient, mais les réactions apeurées de ses enfants le rendaient hilare et ça lui procurait du plaisir ! Après, il fut évident que tout le monde fut victime d’une fausse rumeur. Le pauvre chacal ne s’attaquait donc pas plus aux hommes que le loup, ou alors ils étaient en meute et n’avaient pas trouvé d’autre gibier et s’en étaient allés. Leila en fut atterrée. Elle qui était si étanche au conventions, aux dires, aux rumeurs des autres, cette fois, elle était bien obligée de croire que l’ignorance et l’angoisse pouvaient vaincre la raison comme rien. Elle se souvenait de façon vivace de ce que les loups, les chacals et autres animaux traqués par les hommes pouvaient faire au travers des histoires qu’on lui contait. Ce qu’elle ne savait pas, c’était si ces histoires étaient écrites avant ou après la mort de ces animaux. Mais ce fantasme fut si efficace à calmer les fureurs quotidiennes des exploitations ...
« Un individu est une part entière du monde. Il sent, ressent, pense, aime et prend partie de son monde » disait sa grand-mère. Sa grand-mère était morte deux ans auparavant ; elle l’aimait profondément et cela était réciproque. Alors qu’elle était si petite au point de ne connaître que quelques mots utilisés par les adultes, elle se souvenait des moments privilégiés qu’elle passait sur le dos de sa dada, attachée par un long fichu au niveau de la taille. Elle n’avait alors que deux ans à peine …
« Nous allons chez tonton ? » demandait Leila à sa grand-mère. « Non ! Pas avant que tu n’aies une grosse sucrerie ma chérie ! » Lui répondait-elle gentiment. Elle avait un pas de grande marcheuse. Jamais elle n’avait pris les transports en commun. Lorsque Leila n’avait que deux ans, sa grand-mère en avait cinquante-deux. Elle était de taille et de corpulence moyenne ; son visage couleur de miel avec de grands yeux pleins de bonté étaient surmontés de longs cils. Son nez était petit et frétillait lorsqu’elle parlait. Sa bouche, pourtant un peu lasse, ne s’ouvrait que pour sortir des paroles agréables et apaisantes. Sa grand-mère n’avait pas de rides ; pour Leila, elle était sans aucun doute la fée des contes, une fée de bonté qui ne faisait rien apparaitre magiquement, mais qui, pour Leila, avait des gestes et des mots magiques. Des gestes d’amour. Elle fabriquait des animaux avec de simples morceaux de papier, de splendides poupées avec de simples morceaux de tissus et de la laine. Elle donnait vie à toutes choses comme savaient le faire les pauvres gens. Elle respectait et considérait tout ce qui l’entourait ; avec elle, toute chose s’exprimait. L’arbre était grand, souverain et protecteur. L’herbe fragile et accueillante faisait un doux tapis pour s’assoir. La terre fertile produisait de bonnes choses. Les animaux avaient comme les hommes une destinée mystérieuse au travers de laquelle ils devaient se nourrir, se loger, s’aimer pour se multiplier ; puis un jour, ils devaient accepter la finalité commune à tout être vivant. La vie ainsi décrite était saine et à portée d’un enfant.
« Respecte tout, Leila ! Tes parents, ton entourage … Et fais-toi respecter ! » Disait Laila sa grand-mère.
Et tandis que l’institutrice parlait de sauvages et de civilisés, d’animaux domestiques utiles et d’animaux inutiles, Leila devinait la folie et le danger de ne pas savoir aimer comme savait le faire sa grand-mère. D’ailleurs, le monde qui l’entourait reflétait l’emprise profonde de ces convictions sur l’utilité et la vanité des êtres et des choses ... On massacrait par milliers des bêtes réputées « farouches » ou « indomptables », et on en implantait dans des réserves, dans lesquelles souvent leur peau et leur chair était monnayée. Les hommes s’entre déchiraient tout en détruisant la nature, abattaient les arbres sans pitié et en ne respectaient pas la vie sous n’importe quelle forme que ce soit. Il ne suffisait pas de vivre ; il s’agissait de laisser vivre. Laisser vivre est un parti pris, soit. Comme laisser la vie s’exprimer et empêcher les mauvais de broyer les êtres tant qu’ils sont vivants afin qu’ils ne se retrouvent pas un jour parmi les mutilés. Sa grand-mère avait appris à Leila que le mensonge sur la vie était une évidente mécanique, une maladie et l’empreinte de l’histoire des horreurs qu’avaient tissées certains hommes dépourvus de moralité appelés : aristocrates et consorts. Avaient-ils le pouvoir de rendre les vies qu’ils prenaient ?
… Puis elle s’était endormie. Grand-mère était retournée au néant duquel elle avait été tirée en venant au monde. Elle avait parcouru son existence en laissant une empreinte bonne chez tous ceux qui l’avaient bien connue.
L’univers était à tous, les choses qui existaient étaient à tous ! L’homme naissait et après avoir parcouru son existence, il disparaissait. Leila avait compris cela quand on lui avait dit :
« Faut plus déranger ta grand-mère, à présent il faut la laisser dormir ! »
Beaucoup de grandes personnes pleuraient dans la grande salle qui jouxtait celle où sa grand-mère reposait. Dehors, il y avait des badauds ignorants du drame de la fillette, affairés par leurs préoccupations ou joyeux, ils passaient. De l’autre côté de la porte qui donnait sur un gigantesque hangar, Leila faisait griller des sardines dans le madjmar allumé dans la grande cour, comme on lui avait demandé de le faire. Son désespoir était immense ! Qui l’emmènerait faire de longues promenades en s’adressant à elle, en lui tenant la main comme personne d’autre ne savait le faire ? Leila fut » précieuse, elle « fut » quelqu’un, « fut » ravissante, car elle fut aimée ... Car elle n’avait plus sa grand-mère. Elle en était assommée. On lui défendait de voir la morte endormie dans son linceul. On lui avait dit seulement qu’elle s’était « endormie pour toujours ». Les funérailles de Laila eurent lieu chez son fils qui était conducteur de camions dans une grande compagnie pétrolière, et qui était responsable du décès de sa mère. La famille du fils de Laila habitait Gambetta, un quartier oranais situé sur la route de Canastel …
Leila supportait plus qu’elle n’aimait l’école. La compréhension des mathématiques et du français lui étaient aisée, mais lors des cours de lecture, on lui montrait un mauvais aspect de son image de référence française.
« Les arabes sont sales, voleurs et bagarreurs ! Prenez le livre de lecture page 109 et lisez en chœur ! » Ils lisent :
« Ahmed et Ali se bagarrent comme des chiens. Les arabes sont méchants et se battent entre eux tels des chiens. On ne sait pas ce qui se passe dans leurs têtes. Ils ont une façon de réfléchir insaisissable. … »
Cela emplissait Leila de dégoût ! Que de misères et tant de vies sacrifiées parce que la bêtise se répandait comme la maladie militaire qu’elle est à la base. Dans les quartiers musulmans, les nouveau-nés avaient un destin tracé sur celui de leurs parents. L’absence d’école les laissait leur vie entière livrés à l’incompréhension, à la pauvreté et à la grivèlerie compensatoire. Ils ne sauraient pas lire ni voyager dans l’immensité au rythme des pages feuilletées et parcourues, dans la colonie de Jules Ferry. Leur sort était d’être abandonnés dans de lugubres bidonvilles ou de tristes logements exigus. Sur les murs, des graffitis d’effigies tracés par la rage de savoir reconnaître dans les regards la glace de l’indifférence. La rage de voir leur famille manquer de tout et leur propre impuissance à comprendre l’odieuse misère dans laquelle ils étaient précipités ; ils courbaient l’échine en détestant leur sort. Regarder ses mains et n’y lire qu’un avenir impossible ; cacher sa tête dans ses mains, et laisser tomber le pot-à-eau qu’elles retenaient. Et la contention des émotions pour résister à la pression du suicide ou du meurtre logique.
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